Pourquoi le Venezuela décide t il de recourir massivement au secteur privé pour exploiter son pétrole ?
Caracas, 23 janvier 2026 –le Parlement vénézuélien a approuvé en première lecture, une réforme profonde de la Loi organique sur les hydrocarbures. Portée par Delcy Rodríguez, présidente par intérim depuis la capture de Nicolás Maduro par les forces américaines début janvier, cette initiative marque un tournant radical : après des décennies de monopole étatique quasi absolu hérité d’Hugo Chávez, le secteur pétrolier s’ouvre largement aux entreprises privées, nationales et étrangères.
Jorge Rodríguez, président de l’Assemblée nationale et frère de Delcy, a défendu le projet avec une formule choc qui résume l’urgence : « Le pétrole sous terre ne sert à rien. À quoi nous sert-il d’avoir les plus grandes réserves du monde si nous ne parvenons pas à augmenter la production ? Chaque jour perdu est une richesse non réalisée pour le peuple vénézuélien. Nous devons agir, et nous devons agir maintenant. »
Le constat est en effet alarmant. Le Venezuela détient les réserves prouvées les plus importantes de la planète : environ 300 milliards de barils, soit 17 % du total mondial selon l’OPEP. Pourtant, la production actuelle plafonne à 1,2 million de barils par jour, contre plus de 3 millions au début des années 2000. Cette chute vertigineuse s’explique par une combinaison de facteurs : corruption endémique au sein de PDVSA, sous-investissement chronique, sanctions internationales (surtout américaines depuis 2019), exode massif de techniciens qualifiés et infrastructures en ruine. Les raffineries emblématiques comme El Palito, Amuay ou Cardón fonctionnent à peine, quand elles ne sont pas totalement à l’arrêt.
Ce cadre vise explicitement à attirer les investissements massifs dont le pays a désespérément besoin. Les experts estiment qu’il faudra au moins 100 milliards de dollars et une décennie pour reconstruire l’industrie et espérer revenir vers 3 à 4 millions de barils par jour. Sans capitaux, technologies et expertise étrangers, PDVSA seule ne peut pas inverser la tendance. Les majors pétrolières (Chevron reste présent avec environ 250 000 bj via des joint-ventures ; ExxonMobil, ConocoPhillips ou TotalEnergies avaient quitté le pays après les nationalisations de 2007) exigent précisément ces protections pour revenir en force.
Cette ouverture s’inscrit dans un dégel rapide avec Washington sous l’administration Trump. Delcy Rodríguez multiplie les signaux de coopération énergétique, offrant des perspectives alléchantes pour les compagnies américaines en quête d’alternatives stables au Moyen-Orient. Des discussions informelles ont même impliqué des figures de l’opposition comme Maria Corina Machado, bien que des sanctions pèsent encore sur Delcy elle-même, incluant gel d’avoirs et surveillance de la DEA. Le but affiché est clair : lever progressivement les restrictions pour relancer les exportations à prix de marché, plutôt qu’à prix bradés.
Les analystes restent toutefois prudents. Francisco Monaldi, spécialiste de l’industrie pétrolière à l’Université Rice, souligne que la corruption persistante, l’instabilité politique et l’état dégradé des infrastructures constituent des freins majeurs. Même le ministre saoudien des Finances, Mohammed al-Jadaan, a tempéré les enthousiasmes à Davos : « Toute augmentation significative de production prendra du temps et exigera des investissements considérables. Il faut des prix incitatifs sans déstabiliser l’économie mondiale. »
Pour le député Orlando Camacho, président de la Commission de l’Énergie, cette réforme n’est pas une capitulation mais une modernisation nécessaire : « La véritable souveraineté ne consiste pas seulement à garder le contrôle des ressources sous terre, mais à les transformer en prospérité concrète pour le peuple vénézuélien. »
Reste à savoir si ce pari pragmatique portera ses fruits. Le pétrole reste la principale – voire l’unique – source de devises du pays. Sans relance rapide de la production, la crise économique et sociale perdurera. Mais avec ces changements, le Venezuela mise sur une nouvelle ère : passer du slogan historique « le pétrole est à nous » à une réalité où « le pétrole sous terre ne sert à rien » tant qu’il n’est pas extrait, vendu et partagé. Un virage risqué, mais jugé indispensable par le nouveau leadership pour sortir le pays de la crise.
