Un centre d’études algérien affirme que plus de 15 millions d’Algériens vivent de l’économie de la prostitution

Un centre d’études algérien affirme que plus de 15 millions d’Algériens vivent de l’économie de la prostitution

Keltouma Aguis, anthropologue et chercheuse au Centre de recherches en anthropologie sociale et culturelle (CRASC) de la ville d’Oran en Algérie, est l’une des rares spécialistes de la question de la prostitution en Algérie. Elle a mené des études et des enquêtes très scientifiques sur ce sujet considéré comme un tabou dans ce pays. Elle s’est également penchée sur la réalité vécue par les prostituées et sur la représentation que la société algérienne a d’elles. Nous vous proposons de découvrir le travail de recherche de cette anthropologue algérienne, qui nous aide à décrypter les codes de l’économie de la prostitution en Algérie.

La prostitution en Algérie n’est pas nouvelle ; il s’agit d’une pratique très ancienne que la société algérienne connaît depuis l’époque romaine, l’ouvrage de Christelle Taraud étudie l’histoire de l’organisation de la prostitution en Algérie de 1830 jusqu’au début des années 1960. Cette étude s’appuie sur l’analyse des archives françaises civiles et militaires, sur l’analyse d’un corpus iconographique (cartes postales, photographies, cinéma…), ainsi que sur des sources publiées (presse, littérature, récits de voyages, etc.). Selon Christelle Taraud, l’administration française a mis en place un nouveau système de prostitution en Algérie. Dès 1831, les prostituées ont été enregistrées par la police. À Alger, le 11 août 1830, une institution de contrôle médical des femmes prostituées a été ouverte.

L’armée a organisé les premiers bordels militaires dans les campagnes dès 1831, au début de la pénétration coloniale en Algérie. Les caractéristiques de la prostitution dans le contexte colonial se distinguaient dès le départ des pratiques sociologiques et des mœurs de la prostitution prévalant en Algérie avant la colonisation, c’est-à-dire l’esclavage domestique et le monde des concubines à l’époque ottomane. La prostitution coloniale était définie par des réglementations administratives, un contrôle individuel et sanitaire, ainsi que par l’intégration des prostituées locales. Il s’agissait d’une forme d’incitation organisée par l’armée au début pour réguler les pulsions des forces coloniales.

L’objectif de la réglementation et de la surveillance des prostituées était de protéger la société blanche des risques épidémiques. En Afrique, les prostituées qui se donnaient aux soldats européens jusqu’au début des années 1960 étaient généralement des prostituées locales. Elles étaient exclusivement proposées aux unités composées de soldats des colonies, des femmes originaires de ces colonies. Il est significatif que l’abolition du système de prostitution réglementée en France en 1946 n’ait pas concerné les colonies, où les bordels militaires ruraux ont continué de fonctionner en Algérie même après l’indépendance. Les mineures y étaient exploitées dans une impunité totale.

En réponse aux protestations publiques, le commandement militaire a déclaré que la législation française ne s’appliquait pas aux femmes des populations indigènes ni à leurs proxénètes, qui opéraient selon leurs coutumes et traditions. À Alger, la Casbah était le quartier où se concentraient les maisons de prostitution (« rue Bab Azoun, rue Bab El Oued, rue des Chartreux, rue Bab Azoun, Douaouda Chen, chemin René Caillé »). En 1859, il y avait 150 maisons de prostitution à Alger, en 1905, 17 maisons étaient réservées aux indigènes et 170 aux Européens. En 1935, 64 maisons pour les indigènes et 240 pour les Européens. En 1930, on comptait en Algérie 128 maisons de prostitution dirigées par des Européens, dont 62 dans le département d’Alger, 38 à Constantine et 28 à Oran.

En 1942, la police des mœurs a recensé 460 maisons de prostitution, 115 commerces, 79 hôtels et des maisons clandestines où se pratiquait la prostitution. Aujourd’hui, un sondage réalisé par l’institut El-Abbas en 2025 indique qu’il y a en Algérie 5,2 millions de prostituées clandestines, chacune entretenant en moyenne 3 personnes de son entourage. Le nombre d’Algériens vivant directement ou indirectement de la prostitution atteint 15 millions, âgés de 16 ans et plus. Cette enquête, menée à partir de données issues de questionnaires auprès de populations marginalisées et sans-abri, montre statistiquement que la prostitution est un phénomène ancré dans la société algérienne, ce qui indique qu’une dichotomie est possible entre les prostituées et le reste de la société.

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