Une souveraineté alimentaire de façade : quand l’Algérie trône en tête des classements internationaux mais que les files d’attente persistent dans les rues
Dans un contraste saisissant qui frise l’absurde, les médias officiels algériens et les voix alignées sur le pouvoir se gargarisent depuis mars 2026 d’un classement international flatteur : l’Algérie trône en tête des pays africains pour la résilience de son système alimentaire, selon l’Indice des systèmes alimentaires résilients (RFSI) publié par le think tank britannique Economist Impact, en partenariat avec Cargill. Avec un score de 64,66 points sur 100, le pays devance l’Afrique du Sud (62,65) et l’Égypte (62,18), occupant la 32e place mondiale et se classant quatrième dans le monde arabe derrière le Qatar et l’Arabie saoudite. Ces chiffres, issus de 71 indicateurs tirés de sources comme la Banque mondiale, la FAO, l’OMS et le World Resources Institute, sont brandis comme preuve irréfutable d’une souveraineté alimentaire exemplaire.
Pourtant, sur le terrain, loin des bureaux climatisés d’Alger et des rapports ronflants, le citoyen lambda – « zouali » – affronte une réalité bien plus crue. Les longues files d’attente devant les points de vente, dès l’aube, pour un simple sachet de lait subventionné persistent comme un rituel humiliant dans de nombreuses wilayas. Les pénuries récurrentes de lait UHT, d’huile de table, de semoule et même de pain dans certaines régions ne datent pas d’hier, mais se sont aggravées ces dernières années, avec des épisodes critiques signalés en 2025 et début 2026. En septembre 2025, le gouvernement a dû relancer en urgence les importations de poudre de lait après des mois de gel, face à des ruptures d’approvisionnement qui ont dopé le marché noir et multiplié les files interminables. Des vidéos et témoignages circulent encore sur les réseaux, montrant des citoyens patientant des heures pour un litre ou un kilo de produit de base.
La pomme de terre, autrefois aliment populaire accessible, oscille entre abondance paradoxale et flambées spéculatives : la récolte 2025 a dépassé les prévisions (proche de 11,5 millions de quintaux attendus dans certaines estimations), mais les prix au détail ont connu des hausses injustifiées dans plusieurs marchés, atteignant parfois 60 dinars le kilo à Mostaganem ou ailleurs, avant des chutes brutales qui laissent les agriculteurs désemparés et les stocks invendus. Le muzz, ce fruit jadis banal, reste perçu comme un luxe réservé aux plus aisés, symbole d’une fracture sociale grandissante.
Cette dichotomie n’est pas un simple décalage statistique : elle révèle un divorce profond entre un discours triomphaliste – qui invoque la résilience sur le papier et les excédents théoriques – et un quotidien marqué par l’érosion du pouvoir d’achat, le tch inflationniste, les dysfonctionnements des chaînes d’approvisionnement et la persistance de pratiques opaques favorisant cartels et intermédiaires. Au lieu d’assumer les failles structurelles – dépendance chronique aux importations malgré les milliards pétroliers, subventions mal ciblées, gestion centralisée défaillante –, la machine médiatique du régime préfère agiter la thèse commode de la spéculation ou de complots invisibles.
Le véritable test de résilience ne se trouve pas dans les classements internationaux ni dans les stocks stratégiques inaccessibles au commun des mortels. Il réside dans la capacité réelle d’une famille modeste à nourrir ses enfants sans humiliation quotidienne, sans sacrifier des heures dans des queues interminables pour des produits essentiels devenus rares ou hors de prix. Tant que les chiffres ronflants ne se traduiront pas en pain quotidien abordable et en dignité alimentaire pour le plus grand nombre, cette « souveraineté » affichée restera une façade fragile, un écran de fumée masquant l’échec patent d’une gouvernance qui privilégie l’image au détriment du réel.
