Nigeria : un cessez-le-feu secret de trois mois aurait été conclu avec Boko Haram
Alors que le gouvernement nigérian affirme publiquement refuser toute négociation avec Boko Haram, une enquête de The New Humanitarian révèle l’existence présumée d’une trêve conclue dans le nord-est du pays. L’accord, entré en vigueur en juin, aurait suivi la libération de 360 villageois enlevés en mars. Abuja aurait également versé plusieurs milliards de nairas dans le cadre des négociations, ce que les autorités démentent.
Dans le nord-est du Nigeria, où la guerre contre les groupes armés dure depuis près de dix-sept ans, une trêve clandestine aurait suspendu une partie des affrontements au cours des trois derniers mois. Selon une enquête de The New Humanitarian, les autorités nigérianes auraient conclu un accord secret avec Boko Haram, malgré leur refus affiché de négocier avec le groupe islamiste armé.
La trêve aurait débuté en juin, après des discussions ayant conduit à la libération de 360 villageois enlevés quelques mois plus tôt dans la localité de Ngoshe, au pied des monts Mandara, près de la frontière avec le Cameroun. Trois personnes disposant de contacts au sein de Boko Haram, dont certaines proches de responsables du groupe, ont affirmé séparément que l’accord était toujours en vigueur.
Selon deux de ces sources, les attaques auraient cessé dans plusieurs communautés situées autour de Ngoshe, une zone régulièrement ciblée par Boko Haram. L’accord pourrait être prolongé de 40 jours supplémentaires, ce qui porterait la durée de cette trêve présumée bien au-delà de la période initialement annoncée.
L’information reste toutefois impossible à confirmer de manière indépendante. The New Humanitarian affirme avoir sollicité les autorités nigérianes, notamment les responsables du gouvernement, de la défense et de l’armée, sans obtenir de réponse avant la publication de son enquête. De son côté, Al Jazeera indique ne pas avoir été en mesure de vérifier indépendamment l’existence du cessez-le-feu.
L’origine de cette trêve présumée remonterait au mois de mars. Boko Haram avait alors lancé une attaque contre une base militaire dans la région de Ngoshe avant d’enlever 360 habitants.
La libération des otages serait intervenue après des négociations impliquant, selon The New Humanitarian, le versement présumé de cinq milliards de nairas, soit environ 3,7 millions de dollars. Une somme considérable qui aurait constitué l’un des éléments centraux de l’accord.
Le gouvernement nigérian nie toutefois avoir payé une rançon. Cette dénégation place les autorités face à une situation particulièrement sensible : reconnaître un paiement reviendrait à admettre une concession financière à une organisation qu’Abuja présente officiellement comme terroriste et avec laquelle il affirme ne vouloir engager aucune négociation.
Derrière cette contradiction se dessine une réalité plus difficile à masquer : après des années d’offensive militaire, les autorités pourraient avoir été contraintes d’explorer, directement ou indirectement, d’autres moyens pour obtenir la libération de civils et réduire temporairement la violence dans certaines zones.
Officiellement, la ligne du gouvernement nigérian reste celle de la confrontation. Boko Haram est désigné comme une organisation terroriste et Abuja rejette publiquement toute négociation avec ses dirigeants.
Le président Bola Tinubu a au contraire choisi de renforcer le dispositif militaire. En juillet, il a annoncé le recrutement de 30 000 militaires supplémentaires ainsi que la création de quatre nouvelles divisions de l’armée.
Cette stratégie traduit la volonté du pouvoir de reprendre l’initiative sur le terrain et de démontrer que l’État nigérian entend combattre les groupes armés par la force. Mais les informations recueillies par The New Humanitarian suggèrent qu’en parallèle, des canaux de discussion auraient continué à fonctionner.
Des responsables de la sécurité, des diplomates et des médiateurs familiers de précédentes initiatives de dialogue ont ainsi évoqué plusieurs tentatives visant à parvenir à des arrangements avec Boko Haram. Certaines auraient déjà débouché sur des cessez-le-feu, sans parvenir à s’inscrire dans la durée.
La nouvelle trêve présumée ne signifierait donc pas nécessairement un changement stratégique du gouvernement nigérian. Elle pourrait davantage traduire une volonté de gagner du temps, de récupérer des otages ou de réduire momentanément la pression dans certaines zones particulièrement exposées.
Pour Malik Samuel, chercheur spécialisé dans les conflits, cette trêve ne doit pas être considérée comme le prélude automatique à un processus de paix.
L’accord pourrait simplement constituer un arrangement tactique et temporaire, susceptible de profiter aux deux camps sans modifier fondamentalement le rapport de force ni l’évolution de la guerre.
Le risque est d’autant plus important que Boko Haram pourrait utiliser cette période de calme pour réorganiser ses forces. Deux sources citées par The New Humanitarian ont notamment averti que le groupe pourrait profiter de la suspension des combats pour déplacer du matériel dans les monts Mandara.
Une telle hypothèse rappelle les limites des cessez-le-feu locaux dans un conflit aussi fragmenté. Une baisse des attaques dans une zone ne signifie pas nécessairement un recul général de l’insurrection.
Boko Haram n’est plus seul sur le terrain
La situation est également compliquée par la fragmentation de l’insurrection. Depuis plusieurs années, Boko Haram s’est divisé en plusieurs factions, tandis que l’État islamique en Afrique de l’Ouest (ISWAP) constitue désormais une force armée rivale majeure dans le nord-est du Nigeria et autour du bassin du lac Tchad.
La trêve présumée avec Boko Haram ne concernerait pas l’ISWAP. Les affrontements entre les deux organisations se poursuivent, selon les informations rapportées par The New Humanitarian.
Cette rivalité réduit considérablement la portée d’un éventuel accord. Même si Boko Haram respectait effectivement une trêve avec les autorités, les populations locales resteraient exposées aux attaques d’autres groupes armés.
Le calme observé autour de Ngoshe pourrait donc être réel sans pour autant annoncer une accalmie générale dans le nord-est du Nigeria.
Près de deux décennies de guerre
Depuis 2009, Boko Haram mène une insurrection meurtrière dans le nord-est du Nigeria, avant d’étendre ses opérations aux pays voisins du bassin du lac Tchad. Attaques contre les forces de sécurité, enlèvements massifs, déplacements de populations et violences contre les civils ont profondément déstabilisé cette région.
Au fil des années, le conflit s’est transformé. Les divisions internes ont donné naissance à plusieurs factions, tandis que l’ISWAP s’est imposé comme un adversaire direct de Boko Haram.
Dans ce paysage éclaté, l’apparition d’une trêve locale, si elle est confirmée, ne constituerait donc pas la fin de la guerre. Elle révélerait plutôt les contradictions d’un conflit devenu suffisamment complexe pour contraindre les autorités à combiner l’offensive militaire, les opérations de renseignement et, éventuellement, des contacts clandestins avec certains groupes armés.
Pour Abuja, l’enjeu est désormais double : empêcher Boko Haram de profiter de cette pause pour se renforcer tout en évitant qu’un éventuel accord secret ne se transforme en crise politique. Car si la trêve présumée se confirme, elle exposerait une contradiction majeure entre le discours officiel de fermeté absolue et une réalité de terrain où le dialogue semble, une nouvelle fois, avoir trouvé une place dans l’ombre.
