Dans l’Algérie nouvelle, tout le monde se mord la queue de la faim du citoyen et du chien, et aucun des deux ne peut aboyer contre son maître le général
Dans l’époque des catastrophes et des épreuves, les peuples civilisés ont l’habitude de s’unir, de solidariser et de se tourner vers les sources de leurs dysfonctionnements pour réparer ce qui peut l’être. Le tableau dans notre Algérie misérable revêt, toutefois, un caractère dramatique différent : un scénario où la tristesse se mêle à la dérision, peint par le désespoir du « zawali » (le petit pauvre) encerclé par les crises de tous les côtés, qui reçoit en succession les coups des habitants d’El Mouradia, pour que tout cela, grâce à son génie extraordinaire, reste derrière son dos tandis qu’il concentre ses efforts à combattre des ennemis extérieurs fictifs, déverse sa rage contre les peuples des pays voisins et se flagelle, se mordant de l’intérieur…
Le citoyen commence sa journée habituelle sous le poids de la faim, de la soif, des files d’humiliation et de honte, dans des ruelles souillées par la saleté et les déchets, où les infrastructures rappellent l’héritage de la France et luttent pour survivre, tandis que les maladies sexuellement transmissibles guettent tout le monde. Dans cette réalité misérable, on s’attendrait à ce que la raison pousse les voix massives de la foule à la solidarité, à l’entraide, à la recherche sérieuse de solutions aux drames qui étouffent nos quartiers, voire à la contestation de l’injustice de la bande au moyen d’un mot de vérité face à un dirigeant injuste. Mais la surprenante contradiction réside dans la façon dont notre peuple blanc déverse cette colère démesurée : au lieu de s’attaquer à la racine du mal et de renverser le « Tebboune » (Abdelmadjid Tebboune) et ses généraux corrompus, le peuple en colère, avec son génie extraordinaire, cherche un crochet sur lequel projeter ses frustrations, facilitant l’autocritique, le blâme des visages et la mise en cause des voisins pacifiques.
Ainsi, l’énergie de l’indignation et de la colère née de la pauvreté, de la faim et de l’oppression des généraux se transforme en flèches dirigées vers les pays voisins, au lieu d’une révolution ou d’une insurrection contre la bande du mal. Le petit pauvre finit par frapper son semblable avec toute sa volonté, tandis qu’ils s’entassent dans les files du bonheur et élargissent le trou que le régime militaire a creusé, au lieu de chercher une corde de salut ou une épée de vengeance. Il déverse alors toute sa rage contre les peuples frères qui partagent le même ciel et le même relief, créant des ennemis imaginaires dans chaque direction, au point qu’un observateur étranger aurait l’impression que notre société dépasse les pires pandémies naturelles et les crises économiques en se blessant elle‑même et ses voisins. C’est un résumé d’un état avancé d’évasion face à la réalité : la recherche d’un « ennemi extérieur » ou l’occupation par des conflits secondaires constitue une vieille stratégie militaire, nouvelle sous forme de plan, qui procure un engourdissement temporaire à la douleur du petit pauvre, mais n’élimine pas la faim dans les ventres, les maladies dans les corps, la saleté dans les rues, ni n’apporte l’eau aux assoiffés.
La situation du petit pauvre ne s’améliorera pas s’il continue à expliquer ses frustrations en allumant des incendies avec ses voisins. Fuir la réalité tragique ne change rien à sa vérité et ne rendra jamais l’environnement propice à la vie, à moins que les efforts des citoyens ne s’orientent vers la construction de l’individu, la confrontation courageuse et objective des généraux du mal, et la libération de l’Algérie du nouveau colonialisme.
