Turquie : les avoirs d’une ex-ministre d’Erdogan gelés sur fond de scandale financier

Turquie : les avoirs d’une ex-ministre d’Erdogan gelés sur fond de scandale financier

Le scandale financier qui secoue la Turquie prend une nouvelle dimension politique. Le parquet d’Istanbul a engagé une procédure visant à geler les avoirs de Fatma Betul Sayan Kaya, ancienne ministre de la Famille et figure de l’AKP, ainsi que ceux de son mari, après des accusations de transactions boursières suspectes.

La mesure intervient quelques jours seulement après la démission de Kaya de son poste de vice-présidente du parti au pouvoir. Elle avait demandé à être relevée de ses fonctions afin que les accusations puissent être examinées, invoquant sa « responsabilité politique », sans reconnaître les faits qui lui sont reprochés. Le président Recep Tayyip Erdogan a accepté sa démission, alors que l’affaire prenait une ampleur croissante au sein de la classe politique turque.

Au centre des accusations figurent des opérations réalisées sur les actions d’Ozata Denizcilik, une société spécialisée dans la construction navale. Selon l’opposition, Fatma Betul Sayan Kaya et son mari, Ilyas Kaya, auraient acquis d’importantes quantités de titres plusieurs mois avant la crise qui a secoué les marchés financiers turcs, avant de revendre leurs actions dans des conditions extrêmement favorables. Le calendrier de ces opérations a nourri les soupçons d’une éventuelle utilisation d’informations privilégiées.

Les montants avancés donnent une ampleur particulière à l’affaire. Selon les accusations formulées par le porte-parole de la Yeni Parti, Zeynel Emre, Fatma Betul Sayan Kaya aurait investi environ 63,4 millions de livres turques dans ces titres en avril, tandis que son mari aurait engagé près de 99,7 millions de livres. Les deux auraient ensuite revendu leurs actions pour un montant cumulé avoisinant 2,17 milliards de livres. Reuters rapporte également que l’opposition estime que le couple aurait réalisé d’importants bénéfices à la faveur de la hausse des titres d’Ozata Denizcilik.

Ces chiffres doivent toutefois être considérés avec prudence. Ils proviennent des accusations de l’opposition et ne constituent pas, à ce stade, une constatation judiciaire de culpabilité. Kaya n’a pas répondu publiquement dans le détail aux accusations portant sur ces transactions. Elle s’est limitée à expliquer que son départ devait permettre que les faits soient examinés et que les responsabilités soient établies.

La procédure visant ses avoirs intervient alors que les autorités turques ont considérablement élargi leur enquête sur la crise des fonds d’investissement. Le dossier porte notamment sur des soupçons de manipulation des cours, des transactions inhabituelles et des opérations financières réalisées avant la forte dégradation des marchés à la mi-septembre.

La crise avait pris une ampleur particulière les 15 et 16 septembre, lorsque plusieurs valeurs peu liquides ont enregistré de fortes variations et que certains fonds ont été confrontés à d’importantes demandes de retrait. Les difficultés rencontrées par les gestionnaires pour céder rapidement certains actifs ont accentué les pressions sur les marchés. Le régulateur turc a ensuite ordonné la liquidation de 131 fonds appartenant à plusieurs sociétés de gestion.

Plus de 450 000 investisseurs seraient concernés par les fonds entrés dans ce processus, pour une valeur dépassant 18 milliards de dollars selon les données rapportées par l’AP et Euronews. L’ampleur du dossier explique la mobilisation des autorités financières et judiciaires, alors que le gouvernement cherche à éviter que la crise ne se transforme en problème plus large pour la stabilité du système financier.

Dans les premiers jours de l’enquête, les autorités avaient pris des mesures conservatoires contre 46 personnes morales, 18 fonds et 42 particuliers. Des interdictions de sortie du territoire avaient également été imposées à plusieurs personnes. Une partie de ces mesures a ensuite été réexaminée : le parquet d’Istanbul a levé les restrictions concernant plusieurs dizaines de sociétés et de fonds à la suite de nouvelles évaluations du Conseil des marchés des capitaux, tout en maintenant les mesures visant certaines personnes physiques.

Le ministre turc de la Justice, Akin Gurlek, a indiqué que les enquêteurs s’intéressaient notamment à d’importantes opérations d’achat et de vente réalisées pendant la période précédant la crise. Les investigations cherchent à déterminer si certaines valorisations ont été artificiellement gonflées et si des opérations coordonnées ont pu contribuer aux mouvements brutaux enregistrés sur certains titres.

Le dossier s’est rapidement transformé en affaire politique en raison du statut de Fatma Betul Sayan Kaya. Ancienne ministre de la Famille et des Politiques sociales entre 2016 et 2018, elle occupait encore récemment un poste important au sein de l’AKP, le parti dirigé par Erdogan. Sa démission a donc donné une nouvelle dimension à une crise qui concernait initialement principalement les marchés financiers.

L’opposition a saisi cette occasion pour mettre en cause la transparence des opérations réalisées par certaines personnalités proches du pouvoir. Ses représentants demandent que les transactions soient examinées dans le détail et que les éventuelles responsabilités soient établies par la justice. Ils mettent notamment en avant le calendrier des achats et des ventes, considérant qu’il mérite, selon eux, une attention particulière.

Le pouvoir, de son côté, cherche à montrer que l’enquête concerne l’ensemble des acteurs soupçonnés d’avoir enfreint les règles du marché et qu’elle ne vise pas à protéger les responsables politiques. Le président Erdogan a défendu l’AKP en affirmant que son parti était « propre », tandis que son entourage politique a assuré que toute personne impliquée dans des irrégularités devait répondre de ses actes.

Le ministre des Finances et du Trésor, Mehmet Simsek, a également affirmé que les procédures judiciaires visant les opérations susceptibles d’avoir perturbé le fonctionnement du marché se poursuivraient. Le gouvernement tente parallèlement de rassurer les investisseurs et de limiter les conséquences de la crise sur la confiance dans les marchés turcs.

L’affaire prend également une dimension sensible sur le plan institutionnel, alors que le Parlement turc s’apprête à reprendre ses travaux. L’opposition entend faire de cette crise financière un sujet de débat sur la transparence des marchés, la surveillance des fonds d’investissement et les éventuels liens entre certains milieux économiques et des responsables politiques.

Les investigations ne se limitent d’ailleurs plus aux seules transactions attribuées au couple Kaya. Le parquet d’Istanbul a élargi le nombre de personnes visées par l’enquête sur les opérations financières suspectes. Selon des informations publiées mercredi, le nombre de personnes considérées comme suspectes dans le dossier a encore augmenté, tandis que plusieurs dizaines de personnes ont été placées en détention dans le cadre de l’enquête.

Dans ce climat, la décision visant les avoirs de Fatma Betul Sayan Kaya et de son mari constitue une étape supplémentaire. Elle signifie que leurs opérations financières font désormais l’objet d’un examen judiciaire plus poussé, sans pour autant préjuger de l’issue de la procédure.

Le gel des avoirs ne constitue donc ni une condamnation ni une reconnaissance de culpabilité. Il intervient cependant alors que les autorités turques cherchent à établir les responsabilités dans une crise financière qui a touché des centaines de milliers d’investisseurs et qui commence désormais à atteindre directement les cercles dirigeants du pays.

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