La question qui interpelle tous les Algériens : où sont passés les milliards du gaz et du pétrole ?
Depuis l’indépendance de l’Algérie en 1962, le pays traverse un conflit latent entre les aspirations d’un peuple épuisé, qui a consenti d’immenses sacrifices pour assurer sa survie quotidienne, et une réalité politique et économique que de nombreux observateurs qualifient de systématique d’épuisement organisé des ressources nationales. Loin d’atteindre le rang des monarchies du Golfe malgré ses immenses richesses en hydrocarbures, l’Algérie reste prisonnière d’un système où la rhétorique de la « patriotisme » et de la « protection contre l’ennemi extérieur » masque un régime dominé par des élites militaires.
La fameuse « légitimité révolutionnaire » sert depuis des décennies de blanc-seing pour justifier les orientations officielles. Chaque discours officiel invoque les sacrifices des martyrs de la guerre d’indépendance, mais pour les analystes critiques, ce discours n’est plus qu’un paravent protégeant une « élite des généraux ». Celle-ci a imposé son emprise sur les leviers économiques par la force et la coercition. La menace permanente d’un ennemi extérieur – souvent amplifiée par les tensions régionales – légitime un budget militaire colossal : en 2025, il a atteint un record historique de 25 milliards de dollars (près de 20 % du budget de l’État), selon la loi de finances adoptée en octobre 2025, et les dépenses ont déjà culminé à 21,8 milliards en 2024 d’après le SIPRI.
Sous couvert de cette priorité sécuritaire, les grandes institutions, en particulier le secteur des hydrocarbures via Sonatrach, fonctionnent comme de véritables « caisses noires » dont les flux financiers échappent largement à tout contrôle transparent. Les scandales récurrents, des affaires Chakib Khelil (ancien ministre de l’Énergie impliqué dans des pots-de-vin avec Saipem/ENI) aux révélations récentes sur des commissions occultes via des comptes offshore (Slovénie, Turquie, Italie) impliquant l’entourage présidentiel et des généraux, illustrent cette opacité persistante. En 2024, l’Algérie se classait 107e sur 180 pays à l’indice de perception de la corruption de Transparency International, avec un score stagnant autour de 34/100.
Malgré son statut de l’une des nations les plus dotées en ressources naturelles du continent africain et du monde arabe, cette abondance ne se traduit pas en amélioration tangible du niveau de vie des citoyens ordinaires. Les rapports internationaux soulignent des rentrées en devises astronomiques pour les caisses de l’État – et par extension pour les réseaux au pouvoir –, tandis que la population affronte des files d’attente interminables, une inflation réelle sous-estimée (malgré un taux officiel ralenti à 1,7 % fin octobre 2025 grâce à des subventions et contrôles), et un renchérissement exorbitant qui broie les classes moyennes et populaires. Les restrictions sur les importations ont provoqué des pénuries récurrentes de produits de base, un marché parallèle florissant et une dévaluation accélérée du dinar.
L’Algérie souffre donc moins d’une pénurie de ressources que d’une crise profonde de gouvernance et de répartition équitable de la richesse. Le surplus est largement capté par ce que certains qualifient d’« oligarchie des généraux incapables », qui considèrent la nation et ses citoyens comme un butin plutôt qu’une responsabilité collective. Le calme apparent de la rue n’est pas un assentiment, mais un état d’épuisement programmé : le citoyen, accaparé par la quête incessante du minimum vital (lait, eau, pommes de terre), se retrouve vidé mentalement et physiquement, incapable de mobiliser pour exiger des droits politiques ou économiques substantiels.
Ce fossé criant entre l’opulence de la nomenklatura et la précarité quotidienne du peuple pose des questions existentielles sur l’avenir du pays. Jusqu’à quand le discours patriotique pourra-t-il masquer des poches vides et des espérances confisquées ? Détourner les richesses au nom des martyrs ne relève pas seulement de la corruption financière : c’est une trahison profonde de l’identité nationale forgée par la révolution. Les tensions internes au régime (fractures entre le clan Tebboune et les réseaux militaro-sécuritaires autour de Chengriha, révélations sur des affaires de corruption systémique en 2025-2026) et les craintes d’un regain de contestation sociale – malgré la répression post-Hirak – indiquent que ce modèle atteint ses limites. Sans réforme radicale de la gouvernance et une redistribution authentique, le risque d’implosion sociale grandit.
