En cet hiver algérien, les citoyens souffrent-ils vraiment de la soif ??

En cet hiver algérien, les citoyens souffrent-ils vraiment de la soif ??

En cet hiver où les températures grimpent parfois vers des records inattendus, le citoyen algérien, souvent réduit à une précarité silencieuse, affronte un ennemi invisible qui s’invite sans invitation dans les foyers : la soif. Ce qui passait autrefois pour un simple dysfonctionnement technique est devenu, en Algérie, un mode de vie imposé, plaçant les grands slogans de l’Algérie nouvelle prônés par le président Abdelmadjid Tebboune sous le feu d’un test cruel face à une crise de sécheresse qualifiée par certains experts d’«insécurité hydrique» ou de «faillite hydrique» en écho aux alertes onusiennes récentes.

Dans les quartiers d’Alger, de Blida, d’Oran et jusqu’au cœur des Hauts Plateaux, la scène se répète avec une constance désespérante : files interminables de citoyens portant des seaux en plastique, ronronnement incessant des camions-citernes devenus le seul sauveur, fût-ce à des prix qui brûlent les poches. La quête quotidienne d’eau s’est muée en un épuisement permanent d’énergie, de temps et de dignité, soulevant des questions brûlantes sur l’efficacité réelle des investissements colossaux annoncés par le chef de l’État dans le secteur des ressources hydriques.

Les rapports de terrain et les données de l’Agence nationale des barrages et des transferts (ANBT) révèlent une baisse alarmante des niveaux : en début 2026, le taux de remplissage national oscillait autour de 41-44 %, avec des variations régionales marquées et des barrages encore loin des niveaux historiques dans plusieurs zones, malgré quelques améliorations récentes liées à des pluies sporadiques. Le changement climatique n’est pas le seul accusé. Experts en hydrologie et climat, comme le professeur Mustapha Kamel Mihoubi, pointent plusieurs facteurs : réchauffement global, diminution des précipitations, avancée de la désertification, mais aussi – et surtout – le gaspillage chronique des réseaux de distribution, où les fuites dues à l’usure des canalisations engloutissent 30 à 40 % des volumes, un fléau documenté depuis des années par la SEAAL et d’autres opérateurs.

S’ajoute la bureaucratie lourde et les retards récurrents dans l’achèvement des projets. Le gouvernement mise massivement sur le programme national de dessalement de l’eau de mer, présenté comme la solution stratégique pour sécuriser l’eau potable, surtout dans les wilayas côtières, afin de soulager les barrages et réserver leurs réserves à l’agriculture. En 2025, plusieurs méga-stations ont été lancées ou mises en service (Fouka 2 à Tipasa, Cap Blanc à Oran, projets à Chlef, Mostaganem, Tlemcen), avec l’objectif d’atteindre 42 % puis 60 % de couverture via le dessalement d’ici 2030. Des unités de 300 000 m³/jour chacune visent à alimenter des millions d’habitants, y compris via des transferts vers l’intérieur sur plus de 250 km.

Techniquement, ces infrastructures représentent un progrès indéniable. Pourtant, le rythme d’exécution, les retards fréquemment dénoncés sur les chantiers, et la dépendance excessive à des solutions énergivores coûteuses soulèvent des doutes légitimes sur leur viabilité financière et environnementale à long terme. « L’eau ne peut pas attendre », lance, amer, un habitant d’un quartier populaire d’Alger. L’exaspération populaire monte : coupures qui durent des semaines, voire des mois, dans de nombreuses communes, y compris à Alger et sa périphérie en février 2026, comme l’a signalé la SEAAL après des fuites majeures.

Le citoyen, promis à une renaissance économique, se retrouve à réclamer le plus élémentaire des droits : l’accès à l’eau. Combattre cette « faillite hydrique » exige bien plus que des inaugurations médiatisées avec faste. Il faut une révolution dans les comportements de consommation, une réhabilitation totale des infrastructures vétustes, une lutte implacable contre les fuites et les branchements illicites, et surtout une transparence honnête envers une population lasse des discours triomphants déconnectés du quotidien.

L’Algérie nouvelle ne saurait se construire sur une terre assoiffée. La sécurité hydrique est aujourd’hui l’autre visage de la sécurité nationale. Sans une gestion rigoureuse, rationnelle et participative, les promesses risquent de se dissoudre aussi sûrement que l’eau dans les sables de la bureaucratie et du laisser-aller. Le temps presse, et la soif ne négocie pas.

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