Qui tire les ficelles en Libye ? Ahmed Gadalla, l’homme invisible qui finance le clan Haftar
Dans les méandres de la crise libyenne, derrière les généraux en uniforme et les sièges gouvernementaux symboliques, une figure jusqu’ici largement inconnue du grand public émerge soudainement comme l’un des architectes financiers les plus influents — et les plus opaques — de l’est du pays : Ahmed Gadalla. Derrière ce nom qui n’évoque rien pour beaucoup se cache le véritable **chef d’orchestre économique du « pouvoir de facto » contrôlé par le maréchal Khalifa Haftar et sa famille, celui qui a permis de transformer une constellation de capitaux tantôt licites, tantôt illégitimes en carburant pour la machine de guerre et d’influence d’un clan en quête de domination.
Pendant des années, alors que la Libye sombrait dans un enchevêtrement de gouvernements rivaux, de milices tribales et de camps étrangers, Ahmed Gadalla est resté dans l’ombre — jusqu’à ce qu’une enquête de l’organisation indépendante The Sentry le mette en lumière comme le « principal facilitateur financier » de la politique économique et militaire du clan Haftar.
Selon cette investigation, Gadalla n’est pas un simple homme d’affaires : il est l’interface essentielle entre les structures financières libyennes, des banques étrangères — notamment aux Émirats arabes unis — et les intérêts économiques du général Haftar et, plus encore, de son fils Saddam Haftar, désormais l’un des hommes forts de l’est libyen.
Le mécanisme mis au jour est d’une ingéniosité malsaine : via une série de sociétés-écrans installées notamment à Dubaï, Gadalla a aidé à décrocher quelque 300 millions de dollars de prêts auprès d’une banque basée à Abu Dhabi, financements qui ont servi, directement ou indirectement, à soutenir la campagne militaire la plus coûteuse de la dernière décennie — l’offensive de 2019-2020 contre Tripoli.
Cette offensive, menée par la Libyan National Army (LNA) de Haftar, aura coûté la vie à des centaines de Libyens, déplacé des centaines de milliers d’autres et laissé derrière elle une nation au bord de l’effondrement. Mais Gadalla lui-même n’a jamais été tenu pour responsable : les prêts n’ont quasiment pas été remboursés, laissant le fardeau financier à la population libyenne tandis que l’homme à l’origine du montage demeure libre et influent.
Ce qui rend le rôle de Gadalla encore plus redoutable, c’est sa capacité à s’étendre bien au-delà des seules opérations bancaires. Sous la protection politique et militaire de Saddam Haftar, il aurait progressivement étendu son emprise sur des secteurs-clés de l’économie de l’est libyen : pétrole, ciment, transport maritime, aviation, ainsi que le système bancaire local avec le Bank of Commerce and Development, Wahda Bank ou encore la National Commercial Bank.
Pire encore, l’enquête révèle qu’il aurait joué un rôle dans la circulation de dinars libyens imprimés en Russie, une opération qui aurait contribué à dévaluer la monnaie nationale et à fragiliser encore davantage une économie déjà en ruines.
Dans un autre volet de son influence opaque, Gadalla est également lié à des opérations de contournement des embargos internationaux sur les armes. En 2024, des composants militaires — des drones de combat chinois dissimulés sous l’étiquette de pièces pour éoliennes — ont été saisis en Europe, dirigés vers des entités liées à la sphère Haftar. Les enquêtes européennes ont montré que des sociétés enregistrées à Dubaï, appartenant à Gadalla, avaient financé ces expéditions.
De telles manœuvres démontrent une capacité à jouer à la fois sur le terrain financier et logistique, transformant les codes du commerce international en vecteurs pour des opérations militaires et paramilitaires.
Pour les experts qui ont analysé ces réseaux, Gadalla n’est pas un entrepreneur libyen ordinaire : il est la clef de voûte d’un système de kleptocratie transnationale, où l’argent public libyen, siphonné par des jeux de prêts, de lettres de crédit douteuses et de services fictifs, alimente une classe d’élites — qu’elles soient militaires, politiques ou économiques — tout en laissant le pays s’enfoncer.
Ce système, décrié par des voix internationales, a amené certains analystes à demander des sanctions de l’ONU à l’encontre de Gadalla, soulignant que sans son rôle de pont financier entre l’est libyen, Dubaï et d’autres centres financiers, le puissant réseau Haftar n’aurait pas survécu ni prospéré si longtemps.un pouvoir sans visage, mais aux conséquences réelles
