« Connais ton client » : l’État algérien ferme l’étau, l’argent des Algériens dans le viseur
Sous le couvert de la lutte contre le blanchiment d’argent et le financement du terrorisme, la directive « Connais ton client » (KYC) devient, en Algérie, un instrument de contrôle massif de la vie économique et financière des citoyens. Les banques et établissements financiers, sous la houlette de la Banque d’Algérie, ont enclenché une nouvelle phase : réexamen systématique des dossiers, traque des identités, vérification des domiciles, scrutiny des activités, traçage des sources de revenus.
Personne n’est épargné. La machine s’est mise en marche, et chaque client, chaque compte, chaque transaction est désormais un dossier à instruire.
Pour les personnes physiques, la liste est courte, mais implacable : pièce d’identité en cours de validité, justificatif de domicile, preuves de l’activité et des ressources. Tout doit coller. Un écart, une incohérence, un document manquant, et le dossier coince.
Pour les sociétés, le filet se resserre encore : statuts, extrait du registre de commerce, identité du représentant légal et des bénéficiaires effectifs, justificatifs de domicile, d’activité, numéro fiscal. Chaque maillon de la chaîne est passé au tamis. Chaque flux est suspect jusqu’à preuve du contraire.
Derrière cette exigence de conformité se dessine une logique de défiance généralisée : l’argent n’est plus neutre, il est potentiellement sale ; le client n’est plus un partenaire, il est un risque à gérer.
La directive n° 04-2026 de la Banque d’Algérie, datée du 30 avril 2026, ne laisse aucune place à l’approximation. Elle définit un cadre rigoureux : vérifier l’identité, cerner la nature de l’activité, remonter aux sources des fonds, désigner le véritable propriétaire de l’argent.
Le 18 mai 2026, la Banque d’Algérie a réuni banques, établissements financiers, Algérie Poste, régulateurs et experts pour expliquer comment appliquer la règle. Le message est limpide : plus de zones grises, plus de dossiers flous, plus de tolérance pour les informations obsolètes ou incomplètes.
Les institutions financières sont désormais tenues de détenir des informations exactes et actualisées sur leurs clients, avec un niveau de diligence et de suivi adapté au degré de risque. Officiellement, il s’agit de « fiabiliser » les informations, de « sécuriser » les transactions et d’assurer la « continuité des services bancaires ».
Le Crédit Populaire d’Algérie (CPA) a déjà envoyé son avertissement : mise à jour des données ou risque de blocage. Dans un avis adressé à ses clients, la banque a souligné que l’objectif est de garantir la fiabilité des informations et de sécuriser les opérations.
Les procédures « Connais ton client » imposent aux institutions financières un niveau de surveillance proportionné au risque. Plus un client est jugé « sensible », plus le contrôle sera poussé. Plus une activité est jugée « opaque », plus la diligence sera exigeante.
L’objectif affiché est clair : empêcher le blanchiment d’argent, couper les circuits du financement du terrorisme, bloquer les réseaux liés à la prolifération des armes de destruction massive.
Mais derrière la technocratie bancaire se dessine une réalité plus sombre : un État qui, après avoir été épinglé par le Groupe d’action financière (GAFI), durcit son emprise sur l’argent de ses citoyens.
En juin 2026, l’Algérie a été radiée de la « liste grise » du GAFI, après avoir corrigé un ensemble de lacunes stratégiques : supervision fondée sur le risque, information sur les bénéficiaires effectifs, déclaration des opérations suspectes, renforcement du cadre juridique et institutionnel de lutte contre le financement du terrorisme.
Au-delà de la lutte contre la criminalité financière, la directive « Connais ton client » devient un outil de pouvoir. Elle permet à l’État de savoir qui possède quoi, qui gagne quoi, qui dépense quoi. Elle transforme chaque banque en poste de contrôle, chaque guichet en point de surveillance, chaque dossier en fichier potentiel.
Les citoyens, eux, n’ont pas le choix. Ils doivent fournir leurs documents, mettre à jour leurs données, justifier leurs ressources. Sinon, c’est le blocage, la restriction, voire la fermeture du compte.
Au nom de la conformité, chaque dinar est désormais suspect jusqu’à preuve du contraire. L’argent des Algériens n’est plus un moyen d’échange, c’est un dossier à instruire.
Et dans ce nouveau régime de défiance généralisée, la question n’est plus de savoir si l’argent est propre, mais si le citoyen est conforme.
