Russie, États-Unis, Chine : trois maîtres, aucune boussole — ce qui complique la voie diplomatique de l’Algérie

Russie, États-Unis, Chine : trois maîtres, aucune boussole — ce qui complique la voie diplomatique de l’Algérie

Conserver toutes les places : le pouvoir algérien veut tout à la fois. Le président Abdelmadjid Tebboune assure que l’Algérie n’abandonnera ni son « amitié » avec la Russie, ni ses relations avec les États-Unis, ni son partenariat avec la Chine. Une formule soigneusement emballée dans le papier brillant du non-alignement, comme si Alger avait trouvé la recette miraculeuse permettant de dîner avec Moscou, de négocier avec Washington et de sourire à Pékin sans jamais avoir à choisir. Le chef de l’État revendique ainsi la possibilité de maintenir au même niveau ses liens avec les trois grandes puissances, malgré l’intensification de leurs rivalités.

Un pied sur le tapis rouge russe, l’autre dans le couloir américain, pendant que Pékin déroule tranquillement ses contrats et consolide ses intérêts : voilà, en apparence, le nouvel exercice d’équilibrisme auquel se livre la diplomatie algérienne. Moscou demeure un partenaire stratégique, notamment sur les volets militaire et sécuritaire ; Washington reste un interlocuteur incontournable sur les questions économiques, diplomatiques et régionales ; Pékin, premier fournisseur du pays depuis 2016, s’est installé au cœur des grands projets d’infrastructures et des échanges commerciaux.

Mais présenter cette coexistence comme une démonstration de maîtrise diplomatique ne suffit pas à résoudre la contradiction de fond. Parler à tout le monde est une chose ; savoir où l’on va en est une autre. La diversification des partenariats peut élargir la marge de manœuvre d’un État. Elle peut aussi devenir une manière de repousser indéfiniment les arbitrages lorsque les intérêts des grandes puissances cessent de converger.

C’est précisément là que le discours du pouvoir mérite d’être interrogé. Car derrière la référence constante au non-alignement se pose une question plus embarrassante : quelle est la hiérarchie réelle des intérêts algériens lorsque Moscou, Washington et Pékin défendent des visions opposées du monde ? Jusqu’où le pouvoir est-il prêt à défendre une position qui contrarierait l’un de ces trois partenaires ? Et surtout, quels intérêts nationaux sont suffisamment prioritaires pour justifier un véritable rapport de force ?

La diplomatie algérienne peut difficilement faire de l’absence de choix une doctrine permanente. Le non-alignement n’a jamais signifié qu’un État devait éviter toute décision ; il suppose au contraire la capacité de déterminer ses propres intérêts et de les défendre sans se placer sous la tutelle d’une puissance. Or, à force de vouloir préserver simultanément toutes les proximités, le risque est de confondre autonomie stratégique et disponibilité diplomatique.

Le problème n’est donc pas d’entretenir des relations avec la Russie, les États-Unis et la Chine. Il serait absurde de reprocher à un État de diversifier ses interlocuteurs. Le véritable enjeu est la cohérence de cette architecture. Une puissance comme la Russie n’attend pas la même chose d’Alger que les États-Unis. La Chine ne raisonne pas davantage en termes d’« amitié » lorsqu’elle engage des capitaux, obtient des marchés ou consolide sa présence économique. Les grandes puissances défendent d’abord leurs intérêts. L’Algérie doit en faire autant.

La difficulté est d’autant plus grande que le rapport de force n’est pas symétrique. Moscou dispose de ses leviers militaires et géopolitiques, Washington de sa puissance financière, technologique et diplomatique, Pékin de son poids industriel, commercial et infrastructurel. Face à ces trois pôles, l’indépendance ne peut pas reposer uniquement sur des déclarations politiques. Elle exige des moyens, une économie diversifiée, une capacité technologique, des marchés multiples et surtout une vision suffisamment précise pour savoir quelles dépendances peuvent être acceptées et lesquelles doivent être réduites.

C’est ici que le discours officiel atteint ses limites. La souveraineté ne se proclame pas seulement ; elle se construit et se finance. Un pays réellement maître de ses choix doit pouvoir encaisser le coût d’un désaccord avec un partenaire puissant. Il doit disposer d’assez de leviers pour ne pas transformer chaque divergence en risque stratégique.

Or la ligne actuelle donne parfois l’impression inverse : rassurer Moscou sans inquiéter Washington, rassurer Washington sans froisser Pékin et préserver Pékin sans donner le sentiment de s’éloigner de Moscou. Une diplomatie qui passe trop de temps à rassurer ses partenaires risque progressivement de devenir prisonnière de leurs attentes. Elle ne définit plus seulement ses propres priorités ; elle gère les réactions des autres.

Le cas russe est particulièrement révélateur. L’Algérie assume depuis longtemps une relation stratégique avec Moscou et continue de l’approfondir. La rencontre entre Ahmed Attaf et Sergueï Lavrov en marge de l’Assemblée générale de l’ONU, fin septembre, a encore porté sur le renforcement de la coopération bilatérale et l’élargissement du partenariat économique. Mais une relation stratégique n’est jamais une relation de fidélité personnelle entre États. Elle repose sur des intérêts convergents, susceptibles d’évoluer avec les rapports de force internationaux.

Avec Washington, le raisonnement est différent mais la contrainte demeure. Le pouvoir affirme pouvoir préserver un dialogue étroit avec les États-Unis tout en maintenant ses liens avec Moscou et Pékin. Cette latitude existe aujourd’hui. Rien ne garantit toutefois qu’elle restera aussi confortable si les tensions entre les trois puissances franchissent de nouveaux seuils. C’est dans ces moments-là que les discours sur l’équilibre sont confrontés à la réalité des choix.

Quant à Pékin, son approche rappelle une autre évidence : les partenariats économiques ne sont jamais désintéressés. La Chine avance avec ses entreprises, ses investissements, ses infrastructures, ses marchés et ses intérêts à long terme. Son ambassadeur en Algérie revendique lui-même l’élargissement de la coopération dans la diversification économique, les infrastructures, le numérique et d’autres secteurs. Là encore, l’enjeu pour Alger n’est pas de refuser cette présence, mais de déterminer ce qu’elle apporte réellement au pays, quelles dépendances elle peut créer et quelle valeur stratégique l’Algérie peut elle-même en tirer.

Conserver toutes les places peut donc être une tactique. Ce n’est pas nécessairement une stratégie. Une tactique permet de gagner du temps ; une stratégie permet de savoir ce que l’on fera lorsque le temps ne suffira plus.

C’est précisément ce moment que le pouvoir devra affronter. Tant que Moscou, Washington et Pékin acceptent cette coexistence, Alger peut continuer à proclamer que tout est conciliable. Mais si l’un des trois exige un choix qui contredit les intérêts ou les engagements pris envers les deux autres, le vernis du non-alignement sera soumis à une épreuve autrement plus sérieuse.

La question ne sera alors plus de savoir si l’Algérie est capable de rester l’amie de la Russie, la partenaire de la Chine et l’interlocutrice des États-Unis. La vraie question sera de savoir si elle possède une boussole suffisamment précise pour décider qui écouter, quoi refuser et quels intérêts défendre lorsque les trois directions deviennent incompatibles.

Le pouvoir algérien veut conserver toutes les places autour de la table. Mais à force de vouloir ne fermer aucune porte, il prend le risque de ne jamais dire clairement quelle porte mène à ses propres priorités. Trois grandes puissances, trois rapports de force, trois agendas : la véritable indépendance ne consistera pas à rester assis entre les trois, mais à savoir exactement où l’on veut aller lorsque chacun commencera à tirer la chaise de son côté.

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