Entre la soif de Chlef et le mirage de Gara Djebilet : une tragédie humaine qui étouffe les Algériens sous le black-out officiel
Dans la wilaya de Chlef, l’Algérie traverse une crise hydrique aiguë qui met cruellement en lumière les défaillances structurelles de la gestion publique, pendant que l’appareil médiatique officiel s’épuise à glorifier des « avancées stratégiques » souvent lointaines et abstraites.
Depuis fin janvier 2026, plusieurs communes de la wilaya subissent une interruption prolongée de l’eau potable, dépassant 13 jours consécutifs dans de nombreux cas – une durée qualifiée d’« inacceptable » par le président Abdelmadjid Tebboune lui-même lors d’un récent Conseil des ministres. L’Algérienne des Eaux (ADE), unité locale de Chlef, attribue cette panne à une turbidité excessive (forte opacité due à des matières en suspension) dans les eaux du barrage de Sidi Yakoub (situé dans la commune d’Ouled Ben Abdelkader, daïra d’Ouled Ben Abdelkader) et dans les prises marines alimentant la station de dessalement de Mainis (commune de Ténès, daïra de Ténès). Malgré les pluies hivernales abondantes de janvier – qui ont provoqué des inondations tragiques, dont la mort d’une adolescente de 13 ans le 20 janvier à Chlef –, ces infrastructures n’ont pas pu maintenir une production normale, paralysant l’approvisionnement dans le chef-lieu, Ténès, Ouled Fares, Chettia et d’autres zones.
Les réseaux sociaux et médias indépendants regorgent de témoignages accablants : recours massif à des citernes privées aux tarifs prohibitifs, distribution chaotique par camions-citernes, utilisation d’eau de pluie ou de sources douteuses. Certains dénoncent l’émergence de « profiteurs de crise » qui spéculent sur la pénurie. L’absence d’eau courante aggrave l’accumulation d’ordures, les odeurs pestilentielles et les risques sanitaires (gastro-entérites, maladies hivernales), transformant certains quartiers en foyers potentiels d’épidémies.
Aucune source officielle, rapport médical ou communiqué de la Protection civile, du ministère de la Santé ou des autorités locales ne confirme les allégations les plus extrêmes relayées sur les réseaux – décès de nourrissons par déshydratation aiguë ou impossibilité de préparer le lait infantile faute d’eau propre. Ces récits, chargés d’émotion, demeurent non étayés par des chiffres vérifiables. Le silence quasi total des autorités sanitaires renforce les soupçons d’une minimisation délibérée de l’impact humain.
Pendant ce temps, le discours officiel martèle les « succès historiques ». Le 1er février 2026, le président Abdelmadjid Tebboune a inauguré la ligne ferroviaire stratégique Béchar–Tindouf–Gara Djebilet (près de 950 km à travers le Sahara), financée par l’État et réalisée par le groupement chinois CRCC. Ce mégaprojet vise à acheminer le minerai de fer du gisement géant de Gara Djebilet (réserves estimées à 3,5 milliards de tonnes) vers Béchar puis Oran pour la sidérurgie, avec un objectif initial de 4 millions de tonnes/an, triplé à 12 millions d’ici 2030 et potentiellement 50 millions à terme ; des économies de devises chiffrées à 1,5 milliard de dollars à court terme ; et l’ambition affichée de positionner l’Algérie comme leader africain en sidérurgie tout en réduisant la dépendance aux hydrocarbures.
La revue El Djeïch et l’APS multiplient les éloges, évoquant un « renouveau national » et une « souveraineté renforcée ». Pourtant, les critiques internes soulignent les coûts exorbitants, les défis techniques persistants et les incertitudes sur la rentabilité rapide du minerai (qualité moyenne, transport désertique onéreux).
Le contraste est saisissant et révoltant : comment un État capable d’investir des milliards dans un corridor ferroviaire saharien et de promettre l’autosuffisance sidérurgique peut-il laisser une wilaya côtière stratégique comme Chlef – équipée d’un barrage et d’une station de dessalement – privée d’eau potable pendant plus de 13 jours ? Le président Tebboune a qualifié cette interruption de « fait totalement inacceptable », engageant les responsabilités et menaçant de sanctions, tout en ordonnant une mobilisation urgente. Le secrétaire général du ministère de l’Intérieur, Saïd Sayoud, s’est rendu sur place le 1er février 2026 pour inspecter les stations de Ténès (Mainis) et Ouled Ben Abdelkader (Sidi Yakoub), accompagné du secrétaire général du ministère des Ressources en eau et du directeur général de l’ADE.
Ces déclarations tardives et visites protocolaires ne dissimulent pas l’essentiel : un échec structurel récurrent, lié à une maintenance défaillante, une planification déficiente et des priorités discutables. Les promesses d’une seconde station de dessalement à El Marsa (capacité de 300 000 m³/jour, travaux lancés en décembre 2025) visent un horizon 2030 ; elles ne résolvent rien pour les habitants qui, aujourd’hui, subissent le prix fort d’une crise évitable.
L’eau, besoin vital immédiat, passe au second plan derrière les grands récits de puissance industrielle. Le black-out médiatique officiel, l’absence de chiffres transparents et l’obsession pour Gara Djebilet traduisent une stratégie classique : vendre un avenir radieux pour occulter l’échec présent. Mais l’odeur des ordures accumulées et la soif persistante ne s’effacent pas avec des discours. À Chlef comme ailleurs, l’urgence n’est pas dans les mines du Sud, mais dans les robinets secs du quotidien.
