Philippines : coups de feu au Sénat et montée des tensions autour de l’ombre de la guerre antidrogue
Des coups de feu ont semé la stupeur mercredi soir au Sénat philippin, à Manille, sans faire de blessés mais révélant une nouvelle fois la profondeur des fractures politiques qui traversent le pays. L’incident survient dans un climat déjà extrêmement tendu autour de la figure controversée de Ronald Dela Rosa, ancien chef de la police et acteur central de la guerre contre la drogue menée sous l’ex-président Rodrigo Duterte.
Selon les premiers éléments communiqués par les autorités, au moins cinq tirs ont été entendus à l’intérieur du complexe sénatorial, quelques minutes après l’entrée de forces de sécurité lourdement armées. Des militaires en tenue de combat et équipés de gilets pare-balles avaient été déployés dans le bâtiment dans le cadre d’une opération visant à exécuter un mandat d’arrêt international visant le sénateur Dela Rosa, recherché par la Cour pénale internationale (CPI) pour son rôle présumé dans des crimes contre l’humanité liés à la campagne antidrogue.
L’intervention a rapidement pris une tournure confuse. Alors que les forces de sécurité tentaient de procéder à une arrestation, la situation a dégénéré en une série de détonations qui ont provoqué la panique dans les couloirs du Sénat. Aucun blessé n’a toutefois été signalé, et les autorités assurent que les tirs n’ont pas été attribués officiellement à un camp précis. Une enquête a été ouverte pour déterminer les circonstances exactes de l’incident, alors que les zones d’ombre restent nombreuses.
Dans la foulée, le ministre de l’Intérieur a confirmé que les agents déployés avaient reçu l’ordre de se retirer après une décision de la Cour suprême, qui a exigé des explications sur la légalité de l’opération en cours. Les forces de sécurité ont donc quitté les lieux, laissant derrière elles un climat de tension extrême et un Sénat placé sous haute surveillance.
Sur place, des témoins évoquent une scène de confusion généralisée. Plusieurs sénateurs se seraient enfermés dans leurs bureaux, tandis que des accès du bâtiment étaient temporairement bloqués. Des images diffusées sur les réseaux sociaux montrent des unités militaires progressant dans les couloirs du Sénat, accentuant le sentiment d’un épisode inédit de confrontation institutionnelle au cœur même du pouvoir législatif.
Le président Ferdinand Marcos a appelé au calme dans une allocution télévisée, assurant que « la situation est sous contrôle » et promettant une enquête transparente afin de déterminer « qui est derrière ces troubles ». Le chef de l’État a insisté sur la nécessité d’éviter toute escalade, alors que les tensions politiques sont déjà exacerbées par le bras de fer entre institutions judiciaires, forces de sécurité et majorité sénatoriale.
Au centre de cette crise, Ronald Dela Rosa, surnommé « Bato », demeure retranché au Sénat depuis plusieurs jours. Ancien directeur de la police nationale entre 2016 et 2018, il est considéré comme l’un des principaux architectes opérationnels de la guerre antidrogue menée sous Duterte. Cette campagne, présentée à l’époque comme une réponse radicale à la criminalité liée aux stupéfiants, est aujourd’hui au cœur de graves accusations internationales, les organisations de défense des droits humains évoquant des milliers de morts dans des exécutions extrajudiciaires.
La CPI a confirmé que Dela Rosa fait partie des personnes visées dans ce dossier, en tant que co-responsable présumé de la mise en œuvre de cette politique sécuritaire controversée. L’ancien chef de la police conteste fermement ces accusations et dénonce une procédure qu’il qualifie de politisée et influencée par des puissances étrangères. Depuis le Sénat, il a appelé ses partisans et d’anciens camarades militaires à s’opposer à toute tentative d’arrestation, tout en affirmant ne pas encourager la violence.
Cette prise de position intervient alors que la scène politique philippine reste profondément divisée entre les partisans de l’héritage Duterte et ceux du président actuel, Ferdinand Marcos, qui cherche à maintenir un équilibre délicat entre coopération internationale et stabilité interne. La présence de Dela Rosa dans l’enceinte du Sénat, transformée en refuge politique, illustre la tension croissante entre immunité parlementaire, justice internationale et souveraineté nationale.
