Pakistan : Islamabad suspend le gouvernement provincial d’Imran Khan au nom de la lutte antiterroriste
À la veille d’une marche de protestation prévue dans la capitale par les partisans de l’ancien Premier ministre emprisonné Imran Khan, le président pakistanais Asif Ali Zardari a décrété l’état d’urgence dans la province de Khyber Pakhtunkhwa et suspendu son gouvernement, dirigé par le Pakistan Tehreek-e-Insaf (PTI). Islamabad invoque la recrudescence des violences armées, tandis que le parti d’opposition dénonce un « coup d’État déguisé ».
Le président pakistanais Asif Ali Zardari a décrété, dimanche 11 octobre, l’état d’urgence dans la province de Khyber Pakhtunkhwa, dans le nord-ouest du pays, à la frontière afghane, et suspendu son gouvernement provincial, dirigé par le Pakistan Tehreek-e-Insaf (PTI), le parti de l’ancien Premier ministre Imran Khan, incarcéré depuis 2023. Cette décision intervient à la veille d’une marche annoncée sur Islamabad par ses partisans, qui réclament sa libération.
La mesure présidentielle fait suite à une recommandation du cabinet fédéral dirigé par le Premier ministre Shehbaz Sharif. Le gouvernement central accuse les autorités provinciales de « désengagement délibéré de la lutte contre le terrorisme » et leur reproche de privilégier la mobilisation politique en faveur d’Imran Khan au détriment de la sécurité. L’instauration de l’état d’urgence place désormais la province sous l’autorité du gouverneur Faisal Karim Kundi, représentant du pouvoir central, tandis que l’exécutif provincial et l’assemblée locale sont suspendus.
Le pouvoir fédéral justifie cette intervention par la dégradation de la situation sécuritaire. Le ministre de l’Intérieur, Mohsin Naqvi, a dénoncé les retards dans la prise de décision et le manque de coordination entre Islamabad et les autorités locales, estimant que ces dysfonctionnements avaient favorisé le renforcement des groupes armés. Le ministre de la Justice, Azam Nazeer Tarar, a pour sa part affirmé que les violences armées dans la province avaient augmenté de 196 % ces dernières années.
Le ministre de l’Information, Attaullah Tarar, a annoncé la création d’un conseil consultatif de onze membres chargé d’administrer les affaires provinciales sous l’autorité du gouverneur. Il a également accusé le gouvernement du ministre en chef Sohail Afridi d’avoir noué une « alliance contre nature » avec des groupes armés. Le PTI rejette ces accusations et conteste la légitimité de la décision fédérale.
La réaction du parti d’Imran Khan a été immédiate. Son porte-parole, Zulfiquar Bukhari, a qualifié la suspension du gouvernement provincial de « coup d’État déguisé », affirmant que le PTI disposait du seul exécutif provincial bénéficiant d’un véritable mandat populaire. Le parti conteste les résultats des élections législatives de février 2024. « Maintenant, ce petit bout de démocratie a lui aussi disparu », a dénoncé son porte-parole.
Ce dernier a également mis en cause la sincérité des discussions engagées avec le pouvoir central. Selon lui, les représentants d’Islamabad ont principalement insisté sur la lutte antiterroriste, tandis que les délégués du PTI cherchaient à obtenir des garanties concernant les droits fondamentaux de leur dirigeant emprisonné.
Les négociations menées la semaine dernière entre le parti et le gouvernement fédéral, notamment sur un éventuel report de la marche vers Islamabad, n’ont pas abouti. Outre la libération d’Imran Khan, le PTI réclame son transfert à l’hôpital et l’autorisation pour sa famille de lui rendre visite. Le gouvernement de Shehbaz Sharif affirme que l’ancien Premier ministre est en bonne santé et reçoit régulièrement des visites familiales, tout en refusant que ces rencontres servent de moyen de mobilisation politique.
Depuis le mois dernier, le gouvernement de Shehbaz Sharif reproche aux responsables provinciaux de ne pas prendre suffisamment de mesures contre les attaques des talibans pakistanais, connus sous le nom de Tehrik-e-Taliban Pakistan (TTP). Islamabad accuse également le PTI de manifester de la sympathie envers ce mouvement, ce que le parti conteste. Le PTI a par ailleurs affirmé que Sohail Afridi et d’anciens membres de son gouvernement avaient été arrêtés.
Pour l’analyste politique Azeem Chaudhry, l’état d’urgence confère au gouverneur Faisal Karim Kundi les prérogatives du chef de l’exécutif provincial et écarte ainsi le PTI du pouvoir dans la seule province qu’il dirigeait. La décision modifie les rapports de force entre le gouvernement fédéral et l’opposition, alors qu’Imran Khan conserve une importante base militante malgré son incarcération.
Le Pakistan fait face à une recrudescence des attaques de groupes armés, largement attribuée au TTP, distinct des talibans afghans mais entretenant des liens étroits avec eux. Depuis le retour de ces derniers au pouvoir à Kaboul en 2021, Islamabad accuse régulièrement les autorités afghanes d’offrir un refuge aux combattants pakistanais. Le gouvernement taliban rejette ces accusations.
En plaçant le Khyber Pakhtunkhwa sous administration fédérale, le pouvoir central affirme vouloir reprendre le contrôle de la sécurité dans une province particulièrement exposée aux violences. Mais la décision, prise à la veille d’une mobilisation réclamant la libération d’Imran Khan, intervient également au cœur d’une confrontation politique entre Shehbaz Sharif et son principal rival. Elle soulève des questions sur les rapports entre les pouvoirs fédéraux et provincial, la légitimité des institutions et les conditions dans lesquelles l’opposition peut exercer son droit de manifester.
