Mauritanie : deux députées d’opposition inculpées après des accusations de discrimination raciale visant le président
En Mauritanie, une affaire politico-judiciaire aux multiples ramifications suscite une vive controverse et ravive les débats sur la liberté d’expression, l’immunité parlementaire et les fractures sociales profondes du pays. Deux députées de l’opposition, issues de mouvements abolitionnistes, ont été inculpées et placées en détention après des déclarations publiques accusant le pouvoir de pratiques discriminatoires visant certaines communautés, notamment les populations noires et les descendants d’esclaves.
La première interpellation a visé Mariem Mint Cheikh, députée et membre de l’Initiative pour la renaissance du mouvement abolitionniste (IRA). Elle a été arrêtée dans la nuit du 9 avril 2026 à son domicile, en périphérie de Nouakchott, par des agents de l’unité chargée de la lutte contre la cybercriminalité.
Selon des sources proches de son mouvement, l’intervention a eu lieu vers 22 heures, en présence de son nourrisson âgé de seulement trois mois. Cette arrestation nocturne a immédiatement suscité l’indignation de ses soutiens, qui dénoncent une opération brutale et disproportionnée.
Moins de 24 heures plus tard, le 10 avril, une seconde députée du même courant politique, Ghame Achour Salem, a été arrêtée à son tour. Elle venait de participer à un rassemblement devant les locaux de la police, organisé pour réclamer la libération de sa collègue.
Ces deux arrestations successives ont été perçues par une partie de l’opposition comme un signal politique fort, dans un contexte déjà marqué par une forte sensibilité autour des questions d’inégalités et de justice sociale.
Les autorités judiciaires s’appuient sur la loi n°2021-021 relative à la protection des symboles nationaux et à la criminalisation des atteintes à l’autorité de l’État et à l’honneur du citoyen. Adopté en 2021, ce texte fait régulièrement l’objet de critiques de la part d’organisations de défense des droits humains, qui estiment qu’il peut être utilisé pour restreindre la liberté d’expression et encadrer sévèrement la critique politique.
Les deux élues sont poursuivies pour « outrage au président », « incitation à la violence », « atteinte aux symboles de l’État » et « appels à des rassemblements susceptibles de troubler l’ordre public via les réseaux sociaux ».
Selon le parquet, les faits reprochés dépasseraient largement le cadre du débat politique et constitueraient une atteinte directe aux institutions.
Les autorités justifient également la levée de leur immunité parlementaire par la gravité des accusations. Une décision vivement contestée par leurs avocats, qui estiment que les procédures engagées ne respectent pas les garanties fondamentales attachées au statut de député.
Pour la défense, il s’agirait avant tout d’une affaire politique déguisée en procédure judiciaire, visant à réduire au silence des voix critiques au sein de l’opposition.
