Tunisie : deux journalistes critiques condamnés à trois ans et demi de prison pour « blanchiment d’argent
Un tribunal tunisien a condamné, jeudi 22 janvier 2026, les journalistes Borhane Bsaies et Mourad Zghidi à trois ans et demi de prison ferme chacun pour des faits de « blanchiment d’argent » assortis d’infractions fiscales. La chambre criminelle du tribunal de première instance de Tunis a rendu ce verdict,
Cette peine très lourde – trois ans pour le blanchiment d’argent et six mois supplémentaires pour les irrégularités fiscales – s’ajoute directement à la situation des deux hommes, déjà détenus depuis mai 2024. Arrêtés le 11 mai 2024 en même temps que l’avocate et chroniqueuse Sonia Dahmani, ils avaient été condamnés en première instance à un an de prison pour « diffusion de fausses nouvelles » et diffamation en vertu du décret-loi n° 54 sur la cybercriminalité. Leur peine avait été ramenée à huit mois en appel le 26 juillet 2024. Au lieu d’une libération à l’issue de cette première condamnation, de nouvelles poursuites ont été lancées en novembre 2025, transformant des questions fiscales apparemment routinières en accusations criminelles graves, ce que la défense qualifie d’instrumentalisation judiciaire et d’acharnement.
Borhane Bsaies et Mourad Zghidi sont deux figures emblématiques du paysage médiatique tunisien. Animateur et commentateur respectivement sur la radio privée IFM (Iftikhar FM, anciennement Ibtissama FM), ils animaient l’émission « L’Émission impossible » et d’autres chroniques très suivies. Connus pour leur ton direct, souvent mordant et critique envers les orientations politiques, économiques et sécuritaires du président Kaïs Saïed, ils incarnaient l’une des dernières voix indépendantes encore audibles dans les médias tunisiens ces dernières années.
Dès l’annonce du verdict du 22 janvier 2026, les réactions ont été immédiates et très vives de la part des organisations de défense de la liberté de la presse et des droits humains. Reporters sans frontières (RSF) a dénoncé un « acharnement judiciaire caractérisé » et une véritable « persécution légale ». Selon RSF, les accusations de blanchiment d’argent reposent sur des irrégularités fiscales mineures et courantes, amplifiées pour justifier le maintien en détention des deux journalistes. Oussama Bouagila, directeur du bureau Afrique du Nord de RSF, a déclaré :
« Les journalistes Mourad Zghidi et Borhane Bsaies sont maintenus derrière les barreaux après le refus de leur libération conditionnelle prononcée le 5 janvier. Cela a tous les attributs d’acharnement. Tant que des journalistes seront emprisonnés pour leur travail, le droit à l’information du public tunisien restera gravement menacé, de même que son attente légitime d’être correctement et librement informé. »
Les familles des condamnés, leurs avocats, le Syndicat national des journalistes tunisiens (SNJT) et de nombreux collectifs indépendants appellent désormais à une mobilisation nationale et internationale forte. Quinze ans après la révolution de 2011 qui a porté l’espoir d’une démocratie libre et pluraliste, l’affaire Borhane Bsaies et Mourad Zghidi symbolise pour beaucoup le recul préoccupant des libertés fondamentales en Tunisie.
