Le « paper GDP » de Tebboune décrypté : gonfler le PIB à 400 milliards pour éviter de parler de la crise

Le « paper GDP » de Tebboune décrypté : gonfler le PIB à 400 milliards pour éviter de parler de la crise

L’annonce récente du président Abdelmadjid Tebboune, réitérée en février 2026 lors d’un entretien avec la presse nationale, a fait sensation : l’Algérie viserait un Produit Intérieur Brut (PIB) supérieur à 400 milliards de dollars d’ici la fin 2027. Cette projection triomphale, largement médiatisée, a été présentée comme le symbole d’une relance économique ambitieuse et d’une Algérie capable de rivaliser avec les grandes puissances régionales. Mais derrière ce chiffre impressionnant se cache une réalité beaucoup plus inquiétante : une économie toujours dépendante des hydrocarbures, aux fondations structurelles fragiles, où l’endettement se développe plus vite que la production réelle et où la diversification industrielle reste un objectif lointain.

En ce début 2026, le PIB nominal de l’Algérie oscille entre 265 et 288 milliards de dollars selon les estimations du Fonds monétaire international et de la Banque mondiale. Cette hausse, par rapport aux 200 milliards du début de la décennie, n’est pas le fruit d’une transformation économique spectaculaire. Elle repose en grande partie sur un rebasage majeur réalisé entre 2023 et 2024 : changement de l’année de base pour le calcul du PIB, intégration de l’économie informelle, révision des méthodes de comptabilisation et élargissement de la couverture des investissements. Ces ajustements ont mécaniquement gonflé la valeur nominale du PIB de 20 à 46 % en quelques années, donnant l’illusion d’une croissance rapide.

En réalité, la croissance réelle, qui mesure l’augmentation effective de la production de biens et services, reste modeste, autour de 3 à 4 % par an. Elle est principalement portée par les secteurs non extractifs, tandis que le secteur des hydrocarbures, toujours dominant dans l’économie algérienne, est limité par les quotas de l’OPEP+ et les contraintes de production. Les chiffres officiels masquent ainsi le fait que l’économie nationale n’a pas connu de mutation productive majeure et que la création de richesse tangible, capable d’améliorer le quotidien des citoyens, reste insuffisante.

Atteindre un PIB de 400 milliards de dollars d’ici fin 2027 impliquerait une progression nominale de plus de 40 à 50 % en moins de deux ans, soit des taux de croissance annuels à deux chiffres en dollars courants. Or, les projections des institutions internationales les plus fiables – FMI, Banque mondiale, Trading Economics – tablent sur une croissance réelle de 3 à 4 % par an jusqu’en 2027-2028. Même dans le scénario le plus optimiste, le PIB nominal de l’Algérie ne dépasserait pas 290 à 310 milliards de dollars en 2027. Pour combler cet écart abyssal, il faudrait un choc externe massif : hausse durable et forte des prix du pétrole et du gaz, augmentation spectaculaire des volumes exportés ou nouveau rebasage statistique encore plus audacieux. Aucune de ces conditions ne semble se dessiner à court terme.

La diversification économique – annoncée depuis des années comme la clé de la prospérité – progresse à pas comptés. L’agriculture, l’industrie, les mines ou le tourisme peinent à se développer, freinés par une bureaucratie lourde, le manque d’investissements étrangers et un climat des affaires peu favorable. Les ambitions proclamées de créer des filières exportatrices robustes restent largement théoriques.

L’autre aspect de cette stratégie repose sur le financement et la dette. Après des années de discours intransigeant contre la dette extérieure, le gouvernement a opté pour un virage discret mais significatif : recours à des emprunts multilatéraux, notamment les 3 milliards de dollars contractés auprès de la Banque africaine de développement, présentés comme destinés à des « projets stratégiques ». Ce revirement révèle une fragilité financière sous-jacente : les réserves de change s’érodent, le fonds de régulation des recettes énergétiques est quasiment vide et les déficits budgétaires chroniques (estimés entre 9 et 12 % du PIB selon les scénarios) se financent désormais par l’endettement ou le recours direct au Trésor.

Parallèlement, les dépenses publiques cumulées depuis 2020 dépassent les centaines de milliards de dollars, concentrées massivement sur la masse salariale, les subventions sociales, les transferts et la défense. Les investissements productifs restent marginaux, et les rares mégaprojets – autoroutes, logements, usines sidérurgiques – progressent lentement, souvent affectés par des retards, la corruption et l’absence de chaînes de valeur intégrées.

Sur le terrain, la dissonance est flagrante. Le chômage structurel demeure endémique, en particulier chez les jeunes diplômés ; le pouvoir d’achat s’effrite face à l’inflation sur les biens de première nécessité ; les exportations hors hydrocarbures stagnent autour de 5 milliards de dollars, loin des ambitions de 15 milliards annoncées. Les pénuries ponctuelles et la vulnérabilité du système économique rappellent que la « richesse » mesurée par le PIB rebasé n’a que peu de traduction concrète dans la vie quotidienne des Algériens.

L’Algérie reste ainsi enfermée dans la trappe des revenus intermédiaires supérieurs : un pays classé par la Banque mondiale dans cette catégorie grâce aux ajustements statistiques, mais sans les réformes structurelles nécessaires pour en sortir. Libéralisation contrôlée, attractivité pour les investissements directs étrangers, réforme fiscale profonde, réduction de la bureaucratie et lutte effective contre la corruption restent des chantiers largement inachevés.

l’objectif des 400 milliards apparaît davantage comme une narration politique qu’une trajectoire économique réaliste. Il sert à projeter l’image d’une Algérie puissante et émergente, capable de rivaliser avec les économies régionales. Mais ce mirage statistique – nourri par les ajustements comptables, un taux de change officiel surévalué et des annonces spectaculaires – ne parvient pas à masquer la dépendance aux hydrocarbures, la fragilité budgétaire, l’accumulation de la dette et l’absence de réformes structurelles profondes.

Sans choc externe majeur ou rupture significative avec le modèle rentier, 2027 risque de se transformer en nouvelle promesse non tenue. Le véritable défi pour l’Algérie n’est pas d’afficher un chiffre sur le papier, mais de bâtir une économie résiliente, productive, diversifiée et inclusive – un objectif bien plus exigeant que n’importe quelle déclaration présidentielle.

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