Un héritage confisqué — pourquoi Mahmoud Abbas veut imposer son fils au Fatah
Le congrès général du Fatah, réuni à Ramallah, devait incarner un sursaut politique : un moment de réorganisation pour un mouvement historique miné par les divisions, l’usure du pouvoir et l’impasse diplomatique. Au lieu de cela, derrière les beaux discours sur « l’unité » et le « renouvellement », se joue un autre spectacle plus intime et perfide : la transformation d’un appareil politique en propriété privée. En poussant son fils Yasser Abbas vers les postes stratégiques du parti, Mahmoud Abbas ne prépare pas une transition institutionnelle ; il orchestrerait la confiscation d’un héritage politique au profit d’une logique dynastique qui menace de dissoudre ce qu’il reste de la crédibilité du Fatah.
Cette confiscation pèse d’autant plus lourd que le Fatah n’est pas un parti ordinaire : il fut le cœur battant du nationalisme palestinien, le refuge d’une génération de militants, d’exilés et de martyrs. Aujourd’hui, on a le spectacle d’un mouvement prisonnier d’une bureaucratie vieillissante, coupée de sa base populaire et obsédée par la conservation du pouvoir. Plutôt que d’ouvrir la voie à une refondation démocratique, Mahmoud Abbas verrouille le système jusqu’au dernier instant, prêt à transformer la cause nationale en affaire familiale.
Depuis plus de vingt ans, Abbas exerce un pouvoir sans contrepoids réel : élections suspendues, institutions vidées de leur substance, gouvernance par décret devenue norme. Cette longévité aurait pu servir à bâtir une stratégie nationale capable de contrer l’expansion des colonies et de réparer l’impasse diplomatique. Elle s’est muée en une culture du clientélisme où la fidélité personnelle prime sur la compétence et la légitimité populaire. Au lieu de réformer, le sommet du pouvoir a choisi la conservation.
L’ascension de Yasser Abbas n’est pas anecdotique. Homme d’affaires prospère, longtemps éloigné des mobilisations quotidiennes, il incarne moins un leader naturel qu’un symbole de népotisme : la promotion du sang au détriment du mérite. Voir un mouvement né de la résistance préparer sa succession sur un mode quasi monarchique témoigne du niveau d’effondrement institutionnel atteint. Le Fatah, autrefois porteur d’un projet collectif, ressemble aujourd’hui à une structure destinée à préserver les privilèges d’une élite étroite.
Cette stratégie traduit surtout une peur : celle d’un sommet du pouvoir conscient de sa fragilité. Mahmoud Abbas sait que son autorité s’est érodée, que la colère populaire monte face à la corruption et à l’absence d’horizon politique, et que le Hamas tire parti de cet effondrement moral pour apparaître comme alternative. En promouvant des fidèles et en plaçant son fils, le président cherche à protéger un système menacé d’implosion. Mais ce verrouillage est politiquement toxique : chaque nomination d’un proche renforce l’idée que l’Autorité est devenue un réseau d’intérêts et non une institution nationale.
Le problème dépasse Yasser Abbas lui‑même. C’est la lente transformation d’une direction nationale en oligarchie déconnectée des souffrances quotidiennes. Dans les camps de réfugiés, dans les villes asphyxiées par les checkpoints, dans une jeunesse écrasée par le chômage, le spectacle d’une élite occupée à ses successions produit un sentiment d’abandon et de trahison. Comment aujourd’hui parler d’unité nationale quand le pouvoir fonctionne selon les réflexes d’une cour politique fermée ?
Sur la scène internationale, la dérive trouve une forme d’indulgence : des États et des donateurs préfèrent souvent un interlocuteur prévisible à une recomposition politique incertaine. Mais cette complaisance est dangereuse. Soutenir ou tolérer un leadership dépourvu de légitimité intérieure revient à sceller la marginalisation du peuple palestinien et à miner toute perspective de paix fondée sur une représentation crédible.
Le risque est tangible, si la succession dynastique se confirme, elle accélérera la fragmentation du Fatah. Des figures marginalisées chercheront à créer des réseaux concurrents, la jeunesse se détournera davantage des structures traditionnelles, et l’espace politique se recomposera sous la pression de la colère et du désespoir. Plutôt que de préserver la stabilité, une telle stratégie est plus susceptible de produire chaos et affaiblissement durable.
Mahmoud Abbas semble persuadé qu’en verrouillant les nominations, en plaçant des fidèles aux postes stratégiques et en orchestrant lui-même la succession, il pourra préserver l’édifice politique qu’il dirige depuis plus de deux décennies. Pourtant, l’histoire politique du monde arabe comme d’ailleurs démontre exactement l’inverse : lorsqu’un pouvoir cherche à imposer artificiellement sa continuité, il finit presque toujours par affaiblir l’institution qu’il prétend sauver. Une transition verrouillée produit rarement la stabilité ; elle nourrit au contraire les rivalités internes, accélère la perte de légitimité et transforme la méfiance populaire en rejet ouvert.
Le véritable danger pour le Fatah ne réside pas uniquement dans la question du nom du futur dirigeant, mais dans la méthode utilisée pour préparer l’après-Abbas. Car un mouvement national qui remplace la volonté populaire par des arrangements de couloir cesse progressivement d’être un moteur de libération pour devenir un simple appareil de conservation du pouvoir. À force de gouverner sans élections, sans véritable renouvellement générationnel et sans débat démocratique réel, l’Autorité palestinienne a donné l’image d’une structure figée, davantage préoccupée par sa survie administrative que par la reconstruction d’un projet national capable de mobiliser la société palestinienne.
Mahmoud Abbas dispose pourtant encore d’une dernière occasion de sauver ce qui reste de son héritage politique. Il pourrait choisir d’ouvrir une transition transparente, accepter le pluralisme interne, permettre l’organisation d’élections crédibles et redonner à la population palestinienne le droit de décider elle-même de son avenir politique. Un tel choix exigerait du courage politique, car il impliquerait d’abandonner la logique du contrôle absolu au profit de celle de la légitimité populaire. Mais ce serait aussi la seule manière de rendre au Fatah une partie de la crédibilité qu’il a perdue au fil des années.
