La mort d Abd Rabbo Mansour Hadi : l’homme de la transition qui a vu le Yémen basculer dans la guerre
La mort d’Abd Rabbo Mansour Hadi à Riyad marque la disparition d’une figure centrale de l’histoire contemporaine du Yémen, à la croisée des espoirs de transition démocratique et des tragédies d’une guerre civile dévastatrice. Arrivé au pouvoir dans le sillage du soulèvement populaire de 2011 contre le président Ali Abdallah Saleh, Hadi incarnait alors la promesse d’un changement pacifique dans un pays secoué par les revendications populaires du Printemps arabe. Pourtant, son parcours restera indissociablement lié à l’effondrement progressif de l’État yéménite et à l’un des conflits les plus meurtriers du XXIe siècle.
Militaire de carrière formé en Union soviétique et au Royaume-Uni, Abd Rabbo Mansour Hadi s’était imposé comme une personnalité discrète mais incontournable du système politique yéménite. Après avoir servi dans les forces armées du Yémen du Sud, il rejoint les institutions du Yémen unifié à partir de 1990. Ministre de la Défense puis vice-président durant près de deux décennies sous le régime de Saleh, il apparaît longtemps comme un fidèle serviteur du pouvoir, sans ambition politique affichée.
Le tournant intervient en 2011 lorsque les manifestations populaires ébranlent le régime. Après l’attentat visant le palais présidentiel qui contraint Saleh à se rendre en Arabie saoudite pour recevoir des soins, Hadi assume les fonctions de président par intérim. Dans un contexte marqué par la pression de la rue et les médiations régionales, il devient l’artisan du transfert de pouvoir soutenu par les monarchies du Golfe. L’initiative permet d’éviter un effondrement immédiat de l’État et ouvre la voie à son élection en février 2012 lors d’un scrutin à candidat unique où il recueille officiellement 99,8 % des suffrages.
Mais derrière cette transition ordonnée en apparence se cache un pays profondément fragmenté. Hadi hérite d’un État affaibli par des décennies de clientélisme, de rivalités tribales et de tensions régionales. Au sud, les mouvements séparatistes réclament davantage d’autonomie. Au nord, les rebelles houthis renforcent leur influence. Dans plusieurs provinces, les groupes affiliés à Al-Qaïda dans la péninsule Arabique profitent du vide sécuritaire pour étendre leurs activités.
Conscient de l’ampleur des défis, Hadi lance le Dialogue national entre 2013 et 2014, présenté comme la pierre angulaire de la reconstruction politique du pays. Cette vaste consultation réunit partis politiques, représentants tribaux, femmes et jeunes afin de définir les contours d’un nouvel État fédéral. L’objectif est ambitieux : résoudre les contentieux historiques, rééquilibrer les pouvoirs et offrir une réponse durable aux revendications régionales.
Cependant, le processus se heurte rapidement à de puissantes résistances. Les Houthis dénoncent un projet qui, selon eux, limite leur influence politique et économique. Dans le même temps, les réseaux demeurés fidèles à Saleh sabotent discrètement la transition. Les rivalités internes paralysent progressivement les institutions tandis que la situation économique se détériore.
L’année 2014 marque alors le point de rupture. Profitant du mécontentement populaire provoqué par la hausse des prix des carburants et de la faiblesse du pouvoir central, les rebelles houthis quittent leur bastion de Saada et avancent vers la capitale. En septembre, ils s’emparent de Sanaa presque sans résistance. Hadi est contraint de signer un accord de partage du pouvoir qui consacre en réalité la domination croissante des insurgés. Quelques mois plus tard, il est placé en résidence surveillée tandis que les institutions de l’État s’effondrent.
Parvenant à s’échapper vers Aden, puis vers l’Arabie saoudite en 2015, Hadi demande l’intervention militaire d’une coalition arabe dirigée par Riyad. Cette décision marque le début d’une guerre qui transformera profondément le Yémen. Les combats opposant les Houthis aux forces gouvernementales soutenues par la coalition plongent le pays dans une crise humanitaire sans précédent, provoquant des centaines de milliers de morts directes et indirectes, des déplacements massifs de population et l’effondrement de l’économie.
Depuis Riyad, Hadi continue de présider un gouvernement reconnu par la communauté internationale mais dont l’influence sur le terrain se réduit progressivement. Isolé politiquement, contesté même au sein du camp anti-houthi, il apparaît de plus en plus comme une figure symbolique plutôt qu’un véritable dirigeant. En 2022, sous la pression de ses alliés régionaux, il transfère finalement ses pouvoirs à un Conseil présidentiel, mettant ainsi fin à une décennie d’une présidence largement exercée depuis l’exil.
La disparition d’Abd Rabbo Mansour Hadi referme ainsi une page complexe de l’histoire yéménite. Pour certains, il restera l’homme qui a permis une transition pacifique après la chute de Saleh et tenté d’éviter le chaos. Pour d’autres, son incapacité à consolider les institutions et à contenir la progression des Houthis a contribué à l’effondrement de l’État. Entre espoir de réforme et naufrage national, son héritage demeure celui d’un dirigeant emporté par les forces contradictoires qui ont façonné le destin tragique du Yémen contemporain.
