Tunisie : quand Saied transforme les coupures d’eau et d’électricité en procès politique des Frères musulmans

Tunisie : quand Saied transforme les coupures d’eau et d’électricité en procès politique des Frères musulmans

Dans un pays assoiffé et privé de courant, le président Kais Saied a trouvé un nouveau coupable idéal : les Frères musulmans. Mercredi 16 septembre 2026, depuis le palais de Carthage, il a qualifié les perturbations estivales des réseaux d’eau et d’électricité de « crime » « non innocent », laissant clairement entendre qu’un complot ourdi par Ennahda et ses alliés se cache derrière chaque robinet à sec et chaque ampoule éteinte.

Le scénario est rodé : face à la colère populaire, imputer les défaillances des services essentiels à un ennemi intérieur désigné. Saied accuse pêle-mêle « dysfonctionnements », « détériorations des réseaux », « coupures de courant » et « incendies » d’être orchestrés pour « semer le désespoir et la frustration » dans la population. Mais ce discours occulte une réalité plus embarrassante : des années de sous-investissement, de maintenance différée et de gestion opaque des entreprises publiques (SONEDE, STEG) dans un contexte de canicules record et de stress hydrique structurel.

Pendant que le président dénonce les « porte-parole fanatiques et mercenaires » et raille des manifestants « protégés par les forces de sécurité » qui leur fourniraient de l’eau, des Tunisiens continuent de subir des coupures quotidiennes, des pénuries d’eau embouteillée et des factures impayables. Transformer une crise de service public en affaire de sûreté de l’État permet surtout de déplacer le débat du terrain social vers celui de la trahison nationale.

Des enquêtes « approfondies » pour légitimer la répression
Dimanche, les autorités ont annoncé l’ouverture d’« enquêtes judiciaires et sécuritaires approfondies » sur des « soupçons d’actes délibérés et de complot de sabotage » liés aux coupures d’eau. Localement, certains incidents alimentent effectivement l’hypothèse du sabotage : à Kasserine, des obstructions volontaires de conduites de la SONEDE ont été constatées, et le parquet a chargé la Garde nationale d’enquêter.

Mais généraliser ces cas isolés à une stratégie nationale des Frères musulmans relève davantage de la construction politique que de la preuve judiciaire. Saied lui-même reconnaît que des pannes techniques majeures, comme celle sur la conduite de dessalement de Zarat affectant le Sud, relèvent de défaillances infrastructurelles, non de sabotages. Nul doute que les enquêtes en cours serviront moins à établir les responsabilités réelles qu’à fournir un alibi juridique à une nouvelle vague d’arrestations et de mises au pas d’Ennahda et de ses sympathisants afin de légitimer la répression

La formule est révélatrice : « Ils changent de couleur tous les jours », lance Saied en qualifiant ses adversaires de « caméléons ». Sous couvert de dénoncer l’hypocrisie, c’est toute opposition structurée qui est renvoyée à l’illégitimité, voire à la criminalité. Les manifestations récentes au centre de Tunis, présentées comme instrumentalisées par les Frères musulmans, deviennent la preuve d’un « complot » visant à « libérer les membres emprisonnés et reprendre le pouvoir ».

Ce discours s’inscrit dans une logique de plus en plus autoritaire : criminaliser toute mobilisation sociale, assimiler toute critique à une tentative de déstabilisation, et justifier la répression au nom de la « protection du peuple ». Pendant ce temps, les morts suspectes dans les prisons, les canicules meurtrières et l’effondrement des conditions de vie passent au second plan, noyés dans le bruit médiatique des accusations de sabotage.

Au fond, la vraie crise n’est pas seulement celle des conduites d’eau ou des transformateurs électriques, mais celle d’un État qui ne parvient plus à garantir les droits les plus élémentaires : accès à l’eau potable, électricité stable, conditions de détention dignes. En faisant des Frères musulmans les boucs émissaires de chaque robinet à sec, Saied tente de transformer une faillite de gouvernance en victoire politique.

Mais l’opinion tunisienne, épuisée par un été de privations et de promesses non tenues, pourrait bien finir par voir dans ces « caméléons » accusés de tous les maux le miroir inversé d’un pouvoir qui, lui, change de discours chaque jour pour ne jamais changer de méthode.

L’été 2026 restera dans les mémoires comme l’un des plus éprouvants pour les Tunisiens. Des températures caniculaires record, des coupures d’eau et d’électricité massives, des pénuries d’eau embouteillée, des incendies à répétition et une accumulation de mouvements sociaux ont transformé de nombreuses villes et régions en poudrières sociales. Dans ce contexte, chaque interruption de courant ou de distribution d’eau devient un symbole de l’incapacité de l’État à remplir ses missions les plus basiques.

Selon l’Observatoire social tunisien du Forum tunisien pour les droits économiques et sociaux (FTDES), plus de 1 100 mouvements de protestation ont été recensés au mois de juillet seul, témoignant d’une défiance généralisée envers les institutions. Les coupures ne sont pas perçues comme de simples aléas techniques, mais comme la traduction concrète d’une gestion défaillante, d’un État absent et d’un sentiment d’injustice croissant.

Dans ce climat, le discours de Saied sur le « complot » des Frères musulmans apparaît moins comme une analyse des causes réelles des perturbations que comme une tentative de canaliser la colère populaire vers une cible politique précise. En désignant un ennemi intérieur, le président espère détourner l’attention de ses propres responsabilités et de celles de son gouvernement dans la dégradation des services publics.

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