Pétrole : le marché reste sur la corde raide face à l’imprévisibilité de Washington et Téhéran
24 février 2026 — Ce mardi matin, les cours du pétrole brut témoignent d’une stabilité presque irréelle, dans un contexte international pourtant marqué par une tension extrême. Vers 11h30 GMT, le baril de Brent (référence européenne, livraison avril) se négociait autour de 71,50 à 71,60 dollars, en légère progression de +0,1 % à +0,3 % sur la séance. Le West Texas Intermediate (WTI, référence américaine) oscillait entre 66,40 et 66,50 dollars, gagnant modestement +0,2 % à +0,4 %. Ces niveaux maintiennent les deux benchmarks à proximité de leurs plus hauts depuis juillet-août 2025, après une montée progressive alimentée par une prime de risque géopolitique persistante.
Au cœur de cette inertie haussière : l’attente anxieuse de l’issue de la troisième session de négociations indirectes entre les États-Unis et l’Iran, prévue ce jeudi 26 février à Genève, sous l’égide du sultanat d’Oman. Ces pourparlers, qui ont déjà connu deux rounds début février (à Mascate puis à Genève), visent à relancer un cadre diplomatique sur le programme nucléaire iranien, suspendu depuis le retrait américain de l’accord de 2015 sous la première présidence Trump.
Du côté américain, Donald Trump – de retour à la Maison-Blanche – oscille entre fermeté et ouverture. Il a réaffirmé sa préférence pour un accord négocié, qualifiant les discussions de « préférables à la guerre », tout en multipliant les avertissements : en cas d’échec, ce serait un « very bad day » pour Téhéran. Le président américain n’exclut pas une frappe limitée sur des sites nucléaires ou militaires iraniens, option qu’il a évoquée publiquement ces derniers jours. Pour appuyer cette posture de « pression maximale 2.0 », Washington a renforcé sa présence militaire dans le Golfe Persique : déploiement de porte-avions supplémentaires, escadrilles d’avions de combat, systèmes antimissiles renforcés, et présence accrue de bombardiers stratégiques. Le message est limpide : la diplomatie est privilégiée, mais la force demeure sur la table.
L’Iran, de son côté, répond par une rhétorique à la fois ferme et nuancée. Le ministre des Affaires étrangères Abbas Araghchi a averti lundi que toute agression – même « limitée » – provoquerait une riposte « avec force » et pourrait entraîner une « escalade régionale incontrôlable ». Mais Téhéran a également laissé entrevoir des « bonnes chances » d’accord, affirmant transmettre mercredi à Oman une position actualisée. Les autorités iraniennes insistent sur leur droit à un programme nucléaire civil et à un allègement substantiel des sanctions économiques, qui asphyxient leur économie depuis des années. Un compromis pourrait inclure une réduction drastique de l’enrichissement d’uranium (retour sous les 3,67 % de l’accord JCPOA), et des inspections renforcées de l’AIEA, en échange d’une levée progressive des sanctions sur le pétrole et les finances.
Cette incertitude diplomatique alimente une prime de risque estimée entre 6 et 10 dollars par baril selon plusieurs analystes. Arne Lohmann Rasmussen, chief analyst chez Global Risk Management, résume la situation avec précision : « Le marché intègre à la fois l’espoir d’un dégel diplomatique et la crainte d’un échec suivi d’une action militaire américaine dès cette semaine. Tant que les pourparlers n’aboutissent pas ou n’échouent pas de manière spectaculaire, les prix restent coincés dans cette fourchette haute, avec une volatilité contenue mais une nervosité palpable. » Rasmussen souligne que l’attention portée à l’Iran persiste depuis des semaines, alimentant des positions haussières en options call sur le pétrole – la plus longue série bullish depuis 2024 selon certains observateurs.
Au-delà du dossier iranien, d’autres facteurs continuent de peser sur le marché. Côté offre, l’OPEP+ maintient ses quotas restrictifs, tandis que des perturbations régionales – notamment en mer Rouge et à travers les attaques des Houthis – limitent les flux. Côté demande, la croissance mondiale reste modérée, freinée par les incertitudes liées aux nouvelles politiques commerciales de Trump. Après l’entrée en vigueur récente de droits de douane globaux à 10 %, des hausses supplémentaires sont envisagées, ce qui pourrait peser sur la consommation énergétique. Goldman Sachs, dans une note récente, a revu à la hausse ses prévisions pour fin 2026 (Brent à 64 $ en moyenne, WTI à 60 $), citant une baisse des stocks OCDE plus marquée que prévu, mais anticipe toujours un surplus structurel d’offre si aucun choc majeur n’intervient.
En somme, le marché pétrolier adopte une posture classique de « wait and see » : acheteurs et vendeurs hésitent à prendre des positions massives avant le verdict de Genève. Les traders scrutent en temps réel les déclarations de Trump, les fuites diplomatiques, les manœuvres de la flotte américaine et les propos de Téhéran. Une chose est certaine : la stabilité actuelle masque une tension extrême. Le moindre faux pas – ou au contraire une avancée inattendue – pourrait faire basculer les prix de plusieurs dollars en quelques heures.
