Crise GNL : l’Égypte et la Jordanie en urgence, l’Algérie face à ses limites structurelles
Alors que la fermeture des champs israéliens prive l’Égypte et la Jordanie de milliards de mètres cubes de gaz, l’Algérie, malgré ses réserves et sa position géostratégique, peine à répondre aux besoins immédiats, freinée par des infrastructures vieillissantes, des contraintes internes et une concurrence mondiale écrasante.
La crise énergétique qui secoue actuellement le Moyen-Orient et la Méditerranée orientale met en lumière les failles structurelles du secteur gazier algérien. La fermeture temporaire des champs israéliens Leviathan et Karish, provoquée par l’escalade avec l’Iran, a brutalement privé l’Égypte et la Jordanie de 10 à 12 milliards de m³ de gaz par an. Ces deux pays, très dépendants de ces volumes pour leurs centrales électriques, se retrouvent confrontés à un déficit immédiat, aggravé par l’instabilité régionale et les risques persistants autour du détroit d’Ormuz.
Face à ce vide soudain, l’Algérie, via Sonatrach, cherche activement à se positionner comme fournisseur alternatif fiable de GNL. Des cargaisons spot sont envisagées – et dans certains cas déjà prospectées – vers l’Égypte et la Jordanie, voire le Koweït et Bahreïn, en capitalisant sur des prix spot attractifs et une proximité géographique évidente. Cependant, cette volonté se heurte à un environnement géopolitique tendu et à des obstacles persistants : le détroit d’Ormuz demeure un goulet d’étranglement risqué, tandis que les capacités algériennes sous-utilisées et les engagements contractuels européens limitent toute réactivité rapide. L’Égypte et la Jordanie, en particulier, ont sécurisé massivement leurs besoins via des accords avec le Qatar (jusqu’à 24 cargaisons pour l’été 2026), les États-Unis (plus de 90 % des importations record de 2025), Shell, TotalEnergies et d’autres partenaires, reléguant les opportunités spot algériennes à un rôle marginal malgré les intentions affichées.
Les complexes de liquéfaction d’Arzew (GL1Z, GL2Z, GL3Z) et de Skikda (GL1K) affichent une capacité nominale totale de 25,3 millions de tonnes par an, mais la réalité est bien différente. En 2025, les exportations de GNL n’ont atteint que 9,54 Mt, contre 13,45 Mt en 2023, soit à peine 38 % du potentiel théorique. Cette sous-utilisation chronique s’explique par des maintenances prolongées, des pannes récurrentes et le vieillissement accéléré des installations. Même la remise en service progressive d’un train à Skikda fin 2025 ne suffira pas à combler l’écart : la marge pour livrer des volumes spot significatifs à l’Égypte et à la Jordanie reste extrêmement étroite.
Plusieurs contraintes cumulées empêchent l’Algérie de saisir pleinement cette fenêtre d’opportunité. D’abord, les exportations par gazoduc vers l’Europe conservent la priorité absolue, les pipelines Medgaz et TransMed garantissant des contrats stables et des revenus supérieurs, piliers incontournables de la stratégie de Sonatrach. Cette orientation stratégique limite d’autant la disponibilité de volumes pour les cargaisons spot vers l’Égypte et la Jordanie.
Parallèlement, la demande intérieure explose sous l’effet de l’électrification, de l’industrialisation et de la croissance démographique. Avec plus de 95 % de l’électricité algérienne produite à partir du gaz, une part croissante de la production est absorbée localement, réduisant encore les marges pour l’export spot et accentuant la pression sur le système énergétique.
À cela s’ajoutent les infrastructures souvent vieillissantes, datant des années 1970-1980, qui souffrent de pannes fréquentes et de maintenances interminables. Les rénovations partielles, menées avec des partenaires tels que Saipem ou Sinopec, n’ont pas permis de restaurer la pleine capacité des installations, limitant ainsi la flexibilité nécessaire pour répondre à des demandes urgentes.
Enfin, la production globale de gaz naturel recule : à 101,8 milliards de m³ en 2025, pour la deuxième année consécutive, la base disponible pour le GNL se contracte, ce qui accentue encore les tensions sur les marchés régionaux et complique toute tentative d’expansion rapide des exportations.
Ainsi, l’Algérie cumule à la fois des réserves abondantes et une position géostratégique idéale, mais reste entravée par ces goulots d’étranglement industriels et logistiques, qui l’empêchent de devenir un pivot fiable lors des crises régionales
