Rapport : Comment les généraux ont réussi à combattre l’islam en Algérie pendant un demi-siècle
Il est impossible de saisir la véritable nature des relations que le régime des généraux entretient avec l’islam depuis sa fondation par le défunt Mohamed Boukherouba, alias Houari Boumédiène, en 1965, sans examiner son rapport profond – et souvent ambigu – à la religion musulmane elle-même, ainsi qu’à la crise identitaire qui déchire l’Algérie. Celle-ci trouve l’islam, foi de l’écrasante majorité des citoyens, au cœur de ses contradictions, exacerbées par les liens troubles que les généraux maintiennent avec l’Occident et sa civilisation.
Dès les premiers pas au pouvoir, Boumédiène entreprit d’affaiblir l’islam authentique. Il s’entoura d’influences marxistes-léninistes ouvertement athées, coupa l’Algérie de ses racines islamiques vivantes et marginalisa brutalement l’enseignement religieux traditionnel. Les oulémas indépendants furent pourchassés, emprisonnés ou exilés ; les confréries soufies, notamment les zawiyas jugées incontrôlables, furent fermées ou placées sous tutelle étatique stricte. Sous son règne, le religieux fut progressivement vidé de sa substance : il n’eut plus sa place dans l’éducation, la justice, l’économie ou la vie publique quotidienne. Le pouvoir imposa un islam d’État domestiqué, confiné aux mosquées, réduit à la prière, au jeûne et aux rites funéraires, tandis que le reste de la société sombrait dans une sécularisation rampante.
Pendant six décennies, les généraux successifs ont laissé les ennemis déclarés de l’islam – intellectuels de gauche, bureaucrates formés à l’école soviétique ou occidentale – monopoliser les médias, l’université et le champ culturel. Le Parti communiste algérien, interdit dès novembre 1962 par Ahmed Ben Bella, vit ses idées infiltrer les cercles du pouvoir malgré l’interdiction formelle. Cette hégémonie idéologique a gangréné une société fragile : athéisme assumé, blasphème banalisé, inceste et adultère devenus réalités sociales chez certaines franges, surtout urbaines. Des générations entières se sont perdues dans le culte de la liberté individuelle dévoyée : liberté de croyance réduite à néant, liberté sexuelle érigée en dogme, consommation effrénée d’alcool, de drogues et de plaisirs prohibés.
Aujourd’hui, beaucoup d’Algériens traitent l’islam comme les chrétiens occidentaux traitent leur foi altérée : une heure par semaine suffit pour cocher la case morale. On traîne les pieds jusqu’à la mosquée le vendredi, on attend impatiemment que l’imam termine pour reprendre une vie où seule compte la bière fraîche, les pilules hallucinogènes, la pilule contraceptive pour « booster l’hormone féminine », ou encore l’argent facile gagné par une épouse contrainte à la prostitution pour boucler les fins de mois. Même parmi ceux qui accomplissent scrupuleusement les cinq prières quotidiennes, nombreux sont ceux qui embrassent l’idéologie laïque dès qu’il s’agit des interdits majeurs. Ils s’inquiètent du nullificateur d’ablutions ou de la prière surérogatoire, mais ferment les yeux sur la banque usuraire, le ribâ qui gangrène les transactions, l’usurpation des biens des orphelins ou le commerce illicite. Dès qu’on leur rappelle les évidences du haram – ribâ, zina, fawahish –, ils s’énervent : « Vous êtes tous devenus des muftis ! Vous nous interdisez tout ! »
Le Coran n’occupe plus qu’une place décorative dans la vie de trop d’Algériens : lu aux funérailles, récité en Fatiha pour couvrir les unions de plaisir ou les mariages coutumiers qui masquent la fornication. Les exemplaires du Mushaf ornent les étagères sans être ouverts, les calligraphies coraniques côtoient les portraits du président Abdelmadjid Tebboune sur les murs, les talismans anti-mauvais œil pendent aux rétroviseurs et aux cous. L’islam est devenu un accessoire folklorique, un bouclier contre le mauvais œil plutôt qu’une loi vivante.
Force est de constater que les généraux, depuis l’ère du défunt Boumédiène jusqu’aux clans actuels d’Alger, ont pleinement réussi leur entreprise d’éradication de l’islam authentique en Algérie. Ils ont imposé un islam de façade, un islam d’État qui sert de légitimation sans jamais contraindre le pouvoir à se plier à ses commandements. La religion est cantonnée aux minarets et aux cimetières, tandis que la corruption, l’injustice sociale et la débauche morale règnent en maîtres dans les palais, les ministères et les rues. L’islam, jadis colonne vertébrale de l’identité nationale, n’est plus qu’un ornement que l’on sort pour les grandes occasions – ou pour calmer les consciences coupables.
