Enfants abandonnés en Algérie : de la richesse du pétrole et du gaz à la misère des rues, une faillite humaine qui accuse le régime
Dans l’Algérie du gaz, du pétrole et des richesses minières, où les discours officiels vantent sans relâche l’abondance, un spectacle déchirant se répète quotidiennement dans les ruelles sales des grandes villes : des enfants à peine âgés de quinze ans fouillent les poubelles, partageant les restes de nourriture avec les chiens errants. Ces mineurs, souvent échappés des foyers de protection de l’enfance, fuient un enfer pour en affronter un autre, bien plus cruel, dans la rue.
L’un d’eux, le jeune Najeem, confie avec la gorge serrée à un média local : « Nous nous sommes enfuis des foyers pour enfants vers la rue, et la situation n’y était pas meilleure. Je ne supportais plus les agressions sexuelles et la peur qui m’envahissait chaque fois que la voix du surveillant s’élevait. » Des témoignages similaires se multiplient, révélant un système de protection de l’enfance gangrené par les abus, l’indifférence et l’impunité.
En Algérie, pays que certains surnomment ironiquement « le pays de Mickey » dans les cercles satiriques, des milliers d’enfants abandonnés, orphelins ou de filiation inconnue se retrouvent, dès leurs dix-huit ans, livrés à eux-mêmes. La loi n° 15-12 du 15 juillet 2015 relative à la protection de l’enfant, qui pose des mécanismes de prise en charge jusqu’à la majorité légale, met fin à l’« hébergement obligatoire » à cet âge. Le jeune devient alors « responsable de lui-même », hors de la protection de l’État, et exposé à tous les prédateurs.
La célèbre avocate et conseillère juridique auprès de l’Union nationale de la propriété intellectuelle, Fatiha Rouibi, a dénoncé sans ambages ce vide juridique dangereux : « Il n’existe aucun texte obligeant l’État à mettre en place des programmes de transition garantissant un logement temporaire, une insertion professionnelle et un accompagnement social. Pourtant, l’Algérie a ratifié la Convention internationale des droits de l’enfant et le Pacte international relatif aux droits économiques, sociaux et culturels, qui imposent la protection des catégories vulnérables, notamment le droit au logement, à l’éducation et au travail. »
Dès la sortie des foyers, ces jeunes filles et garçons deviennent des proies faciles pour la prostitution sous toutes ses formes, le trafic de drogue, la criminalité et même le prélèvement d’organes sur le marché noir international. Les « loups humains » rôdent dans les rues sales d’Alger, d’Oran, de Constantine ou d’Annaba : proxénètes indifférents au sexe des victimes, trafiquants d’organes prêts à sacrifier des vies innocentes pour quelques dollars.
Ce drame s’inscrit dans un contexte plus large de déliquescence sociale : pauvreté galopante, chômage massif des jeunes, propagation des maladies sexuellement transmissibles et menace d’une famine collective qui plane à l’horizon. Des experts estiment que cette dégradation systémique pourrait, à terme, ébranler jusqu’aux fondements du régime militaire qui dirige le pays d’une main de fer.
Fatiha Rouibi a raison sur le plan juridique, mais la réalité politique est plus crue : un régime qui ne pense ni aux « z’walis » (les démunis) ni aux enfants de la nation. L’obsession de la junte au pouvoir reste la même depuis des décennies : accumuler des fortunes colossales grâce aux hydrocarbures et s’accrocher au fauteuil présidentiel par tous les moyens, y compris la répression.
L’ancienne formule de Houari Boumédiène sur « la crise des hommes » trouve ici une résonance tragique. Ce ne sont plus seulement les adultes qui manquent de dignité et de responsabilité ; ce sont des générations entières d’enfants sacrifiés sur l’autel de la corruption et de l’incompétence. L’Algérie, riche en ressources naturelles, reste dramatiquement pauvre en humanité et en gouvernance.
Le vide juridique n’est pas une fatalité technique : il est le reflet d’un choix politique. Tant que la priorité restera le maintien au pouvoir d’une oligarchie militaro-financière plutôt que la protection des plus vulnérables, les enfants des rues continueront à se battre contre les chiens pour un morceau de pain, tandis que les palais d’Alger brillent de mille feux. Cette misère n’est pas une fatalité économique, mais une faillite morale et politique assumée. Le jour où les Algériens exigeront des comptes, ce scandale national pourrait bien devenir le déclencheur d’un réveil douloureux mais nécessaire.
