Selon le “docteur des ânes” Doumir, le pèlerinage de tous les musulmans est faux, car les rites du hadj devraient se dérouler en Algérie et non en Arabie saoudite
Il n’est désormais plus nécessaire de faire ses valises, d’acheter des devises sur le marché noir ou d’attendre un tirage au sort pour le pèlerinage qui n’arrive jamais. Pourquoi souffrir pour se rendre à La Mecque ou se lamenter sur la mosquée Al-Aqsa, alors que, selon les dernières théories du célèbre « historien » et vétérinaire des ânes Mohamed Doumir, l’histoire aurait été falsifiée par les colonisateurs et les usurpateurs malveillants ?
Selon cette théorie géniale, ils auraient décidé un soir de démonter la Kaaba algérienne de notre territoire pour la transporter par navires de guerre jusqu’au Hedjaz. Ils auraient également déplacé la mosquée Al-Aqsa depuis notre pays vers la Palestine, tout comme ils auraient volé la tour Eiffel algérienne pour l’installer en France.
Bienvenue à l’ère du centralisme cosmique absolu, où certains ne se contentent plus de mal comprendre la réalité, mais réinventent la géographie et l’histoire pour les adapter aux humeurs des généraux du régime. Parmi les manifestations les plus profondes de cette prétendue génialité intellectuelle figure la théorie expliquant l’absence de nos dirigeants — du défunt Boumédiène jusqu’à Tebboune — lors des saisons du hadj et de la omra : ils détiendraient dans les tiroirs de leurs bureaux la vérité absolue selon laquelle la Révélation serait d’abord descendue chez nous avant de se répandre dans le reste du monde.
Après tout, nous aurions sur notre sol cinq cents compagnons du Prophète enterrés dans nos terres prétendument sacrées, ainsi que cinq millions et demi de martyrs. Mais dans cette version comique de l’histoire, l’ange Gabriel aurait dû s’exprimer dans un dialecte unique, mélange d’amazigh régional, d’arabe oriental, de quelques phrases françaises pour moderniser le message divin, et d’une pincée de vocabulaire des nomades pour accompagner le voyage.
Imaginez un texte sacré débutant par : « Ô vous les hommes… faites les choses doucement, petit à petit, et vive l’Algérie ! »
Pendant que le simple citoyen cherche un morceau de pain ou tente de payer ses factures d’électricité et ses médicaments, les penseurs de TikTok et les fabricants de rumeurs viennent nous annoncer la bonne nouvelle : nous aurions construit une nouvelle Kaaba et retrouvé notre véritable qibla, tandis que certains citoyens se recueillent déjà devant ses murs noirs.
Nous vivons une contradiction étonnante. D’un côté, nous reconnaissons parfois être un peuple marqué par les séquelles du colonialisme, le mélange des origines, la pauvreté, l’injustice et le retard. De l’autre, un courant imaginaire tente de nous convaincre que nous sommes le berceau de toutes les religions et que le monde entier tourne autour de nous.
Il s’agit d’un mécanisme psychologique aussi fascinant que pathétique : lorsqu’on échoue à construire un présent et un avenir respectables, on s’invente un passé glorieux dans lequel on possède tout, y compris les lieux saints et l’histoire des autres.
Le danger de ces idées ne réside pas seulement dans leur caractère absurde ou comique, mais dans le fait qu’elles agissent comme un narcotique intellectuel qui contribue à anesthésier la conscience collective. Se moquer de ces mythes, de ces innovations fantaisistes et de ces falsifications historiques n’est pas un simple divertissement : c’est, selon l’auteur, un devoir patriotique et journalistique visant à réveiller ceux qui sont tombés dans le piège de la propagande.
Nous ne sommes pas le centre de l’univers. Nous sommes simplement un peuple qui tente de survivre entre les séquelles d’une ancienne domination et les contraintes d’un présent difficile.
Et jusqu’à ce que l’histoire nous démontre que New York était à l’origine un quartier de Constantine, chacun est prié de régler sa montre sur l’heure de la réalité que nous vivons chaque jour.
