L’empire économique de l’armée algérienne : Comment le général Chengriha a renforcé son emprise sur le pays
Sous la direction du général Saïd Chengriha, l’institution militaire algérienne est de plus en plus accusée de dépasser largement ses missions traditionnelles pour s’imposer comme un acteur économique dominant. Alors que de nombreux pays s’efforcent de limiter l’intervention de l’armée dans les activités commerciales afin de préserver la concurrence et d’encourager l’investissement privé, l’Algérie semble suivre une trajectoire inverse, marquée par une présence croissante des militaires dans des secteurs clés de l’économie nationale.
Ces dernières années, l’armée a multiplié les initiatives économiques. Après avoir renforcé sa présence dans l’industrie et les travaux publics, elle s’est progressivement tournée vers de nouveaux domaines tels que le tourisme, l’agriculture, l’agroalimentaire, l’import-export et même la production de pneumatiques. Les autorités présentent ces investissements comme une contribution au développement économique et à la réduction de la dépendance vis-à-vis des importations. Toutefois, pour de nombreux observateurs, cette expansion traduit surtout la volonté de l’institution militaire de consolider son influence sur l’ensemble des leviers économiques du pays.
L’un des épisodes les plus controversés concerne l’entrée de l’armée dans le secteur des pneumatiques. Officiellement, cette décision devait répondre à une crise d’approvisionnement qui avait perturbé le marché algérien. Mais rapidement, des voix se sont élevées pour remettre en question la réalité même de cette crise. Certains analystes estiment que la situation a été exagérée, voire instrumentalisée, afin de justifier l’arrivée de l’armée dans un nouveau secteur économique considéré comme stratégique.
Au-delà de cette affaire, les critiques pointent une tendance beaucoup plus profonde. À chaque fois qu’un secteur connaît des difficultés ou est présenté comme prioritaire, l’institution militaire semble apparaître comme la solution privilégiée. Cette logique contribue progressivement à marginaliser les opérateurs privés et à renforcer la dépendance de l’économie nationale envers des structures liées au pouvoir militaire.
Face aux critiques croissantes, les responsables militaires auraient accéléré la création de sociétés opérant sous des appellations civiles. Officiellement indépendantes, ces entreprises demeurent néanmoins étroitement liées aux structures militaires. Cette stratégie permettrait de réduire la visibilité de l’emprise de l’armée sur l’économie tout en poursuivant son expansion dans de nouveaux marchés.
Plusieurs rapports internationaux ont d’ailleurs attiré l’attention sur l’ampleur de cette évolution. Selon ces analyses, l’économie militaire algérienne ne se limite plus à la satisfaction des besoins logistiques ou stratégiques de l’armée. Elle s’étend désormais à un large éventail de produits et de services destinés au marché civil. Cette transformation alimente les inquiétudes concernant la concentration du pouvoir économique entre les mains d’une institution qui dispose déjà d’une influence politique considérable.
Les critiques les plus sévères estiment que l’armée bénéficie d’avantages structurels qui faussent les règles de la concurrence. Les entreprises liées à l’institution militaire profiteraient d’exonérations fiscales et douanières importantes, ainsi que d’un accès privilégié au foncier et aux ressources publiques. Dans ces conditions, les opérateurs privés peinent à rivaliser avec des structures bénéficiant du soutien direct de l’État et de privilèges que le reste du tissu économique ne possède pas.
Cette situation nourrit un sentiment de frustration chez de nombreux entrepreneurs. Beaucoup considèrent qu’il devient extrêmement difficile d’investir ou de développer une activité dans un environnement où les principaux marchés sont progressivement occupés par des entités liées à l’institution militaire. Selon eux, l’incertitude et le manque de concurrence découragent les investissements nationaux et étrangers, privant ainsi l’économie algérienne d’importantes opportunités de croissance.
Les détracteurs de cette politique dénoncent également ce qu’ils considèrent comme une confusion croissante entre les fonctions régaliennes de l’État et les activités commerciales. Ils estiment qu’une armée chargée de défendre les frontières ne devrait pas se transformer en acteur dominant du tourisme, de l’agriculture, de l’industrie ou du commerce extérieur. Pour eux, cette évolution brouille les frontières entre pouvoir politique, pouvoir militaire et pouvoir économique.
L’arrivée du général Saïd Chengriha à la tête de l’institution militaire est souvent présentée comme un tournant dans ce processus. Depuis son accession aux plus hautes responsabilités, l’armée a considérablement élargi son champ d’intervention économique. Cette dynamique est perçue par ses détracteurs comme la construction progressive d’un vaste conglomérat bénéficiant d’une protection politique et institutionnelle exceptionnelle.
Pour les observateurs critiques, cette concentration du pouvoir économique entre les mains de l’institution militaire comporte des risques majeurs pour l’avenir du pays. Ils estiment qu’une économie dominée par un acteur bénéficiant d’avantages exclusifs finit inévitablement par étouffer l’initiative privée, réduire la compétitivité et affaiblir l’innovation. À terme, cette situation pourrait accentuer la dépendance de l’économie nationale à des structures peu soumises aux mécanismes de contrôle et de concurrence.
Alors que les autorités continuent de présenter ces projets comme des instruments de développement au service de l’intérêt national, le débat reste ouvert. Une question revient avec insistance dans les cercles économiques et politiques : l’expansion continue de l’empire économique militaire constitue-t-elle une solution aux difficultés de l’Algérie ou représente-t-elle au contraire un obstacle supplémentaire à l’émergence d’une économie moderne, diversifiée et véritablement compétitive ?
