Sonatrach se tourne vers l’Iran : quand l’Algérie fuit l’Occident pour choisir la technologie des sanctions

Sonatrach se tourne vers l’Iran : quand l’Algérie fuit l’Occident pour choisir la technologie des sanctions

En quête d’une souveraineté énergétique affranchie des contraintes occidentales, l’Algérie mise sur un partenaire iranien forgé dans l’univers des sanctions internationales. Derrière le discours officiel sur le transfert de technologies et le développement de la pétrochimie, cette alliance interroge : l’Algérie échappe-t-elle réellement à la tutelle technologique occidentale ou s’engage-t-elle dans une nouvelle dépendance aux conséquences économiques et géopolitiques incertaines ?

Dimanche 28 juin 2026, au ministère des Hydrocarbures à Alger, une rencontre a eu lieu. Pas de signature, pas de contrat, mais un protocole de l’ambigu : le ministre d’État Mohamed Arkab reçoit Faramarz Ekhteraei, président de la société iranienne Industrial Pioneers Farayand Co. (IPF). Officiellement, il s’agit d’explorer un partenariat dans le raffinage, la pétrochimie et l’ingénierie industrielle. En réalité, cette entrevue dessine les contours d’une stratégie de plus en plus nette : celle d’une Algérie qui, face aux occidentaux jugés trop regardants, trop sanctionneurs, trop conditionnels, se tourne vers des partenaires « compatibles » avec ses propres contraintes politiques

Farayand Farayand n’est ni un géant mondial des hydrocarbures ni un champion des nouvelles technologies. L’entreprise appartient à une catégorie particulière d’acteurs industriels : les sociétés qui ont bâti leur expertise dans un environnement où l’accès aux équipements occidentaux était limité, voire impossible. Spécialisée dans les projets EPC (Engineering, Procurement and Construction), elle conçoit et réalise des installations pour les secteurs du pétrole, du gaz et de la pétrochimie.

Son véritable avantage compétitif ne réside pas uniquement dans ses compétences techniques, mais dans son expérience acquise sous la pression permanente des sanctions. Pendant des années, les ingénieurs iraniens ont été contraints d’innover sans pouvoir accéder librement aux technologies américaines ou européennes. Ils ont développé des procédés alternatifs, adapté des équipements, créé des chaînes d’approvisionnement parallèles et construit une industrie capable de fonctionner dans un environnement économique hostile.

C’est précisément cette expertise que vient aujourd’hui rechercher Sonatrach. Le paradoxe est saisissant : l’Algérie, qui ambitionne de moderniser son industrie énergétique, se tourne vers un partenaire dont le savoir-faire est né non pas de l’abondance technologique, mais de la privation technologique.

Au cœur de cette coopération figure un produit devenu stratégique : le polypropylène. Cette résine plastique est aujourd’hui indispensable à des secteurs aussi variés que l’automobile, le bâtiment, l’emballage, le textile ou encore les équipements médicaux. L’Iran est progressivement devenu un acteur majeur de cette industrie et exporte désormais une part importante de sa production, notamment vers les marchés asiatiques.

Mais derrière cette ambition industrielle se cache une dimension beaucoup plus politique.L’intérêt majeur d’un partenaire iranien réside dans le fait que ses technologies échappent largement aux mécanismes de contrôle imposés par les pays occidentaux. Contrairement aux fournisseurs européens ou américains, elles ne sont généralement pas soumises aux licences d’exportation restrictives, aux clauses de réexportation ou aux exigences de conformité dictées par Washington ou Bruxelles.

Car ce que le communiqué du ministère ne dit pas, mais que tout le monde comprend, c’est l’avantage décisif d’un partenaire iranien : ses technologies ne viennent pas avec les clauses de réexportation, les restrictions de conformité, les embargos conditionnels qui accompagnent les offres occidentales ou même certaines offres chinoises et russes. En clair, s’associer à Farayand, c’est s’offrir une ingénierie « hors sanctions », une chaîne technologique qui échappe, au moins partiellement, à la tutelle de Washington et de Bruxelles. Pour un pouvoir algérien qui rêve de souveraineté énergétique, c’est un argument de poids. Mais c’est aussi un choix qui lie l’avenir industriel du pays à un partenaire dont la trajectoire est elle-même sous le feu des sanctions, des pressions diplomatiques et des risques géopolitiques permanents.

Arkab, dans son discours, a martelé les mots d’ordre attendus : transfert de technologies, formation des compétences nationales, renforcement du contenu local. Il a « invité » la société iranienne à renforcer sa présence en Algérie, à intensifier ses contacts avec Sonatrach et les entreprises nationales. Derrière ce langage feutré, on devine une volonté plus brute : celle de contourner, par des alliances alternatives, les verrous qui empêchent l’Algérie de mener une politique industrielle pleinement autonome. Mais le risque est là, tapi dans l’ombre : celui d’une dépendance nouvelle, moins visible mais tout aussi réelle, envers un partenaire qui lui-même navigue dans un environnement hostile.

Dans ce jeu, Sonatrach n’est plus seulement un opérateur énergétique. Elle devient un instrument de la diplomatie économique algérienne, un vecteur de réalignement géopolitique. En s’associant à une firme iranienne née sous sanctions, elle accepte implicitement de jouer dans une zone grise, où les règles du jeu ne sont plus celles des grands opérateurs occidentaux, mais celles d’un marché fragmenté, où les technologies sont des monnaies d’échange politiques autant qu’industrielles.

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