Liban-Syrie : la diplomatie écrit une nouvelle page avec l’encre de l’oubli, les victimes attendent toujours la vérité
Beyrouth a accueilli, le ministre syrien des Affaires étrangères, Assaad al-Chaibani, premier haut responsable de Damas à fouler le sol libanais depuis la chute de Bachar al-Assad en décembre 2024. Les mots d’usage ont fuse : “nouvelle page”, “respect mutuel”, “non-ingérence”. Mais sous la lumière crue des flashes, c’est une autre écriture qui transparaît : celle d’une diplomatie qui tente de blanchir des décennies de tutelle, de crimes et de silences complices.
Car cette visite, présentée comme “historique”, n’est en réalité que le dernier acte d’une tragédie qui dure depuis des décennies. Sous le régime d’Assad, la Syrie n’a pas seulement exercé sa tutelle sur le Liban : elle l’a quadrillé, infiltré, contrôlé. Des responsables libanais ont été abattus, des opposants ont disparu, des enquêtes ont été étouffées.
Le plus célèbre de ces meurtres, celui de l’ancien Premier ministre Rafic Hariri, continue de hanter la mémoire collective. Et aujourd’hui, Beyrouth demande “toutes les informations” que Damas pourrait détenir sur ces assassinats. Adel Nassar, ministre libanais de la Justice, parle même de “coopération” de la part des nouvelles autorités syriennes. Comme si la vérité pouvait se négocier entre deux gouvernements, comme si la lumière pouvait jaillir des mêmes bureaux d’où partaient autrefois les ordres d’exécution.
Pendant ce temps, les prisons libanaises croulent sous quelque 2 250 détenus syriens. Le Liban affirme être prêt à en remettre environ 700 à Damas, mais exige au préalable un nouvel accord judiciaire. Un marchandage de plus dans un jeu où les vies humaines deviennent des pions diplomatiques. Et pendant que les ministres discutent de “règlement de la question des prisonniers”, les familles, elles, attendent toujours.
Autre sujet, autre hypocrisie : le retour des réfugiés syriens. Le Liban en accueille environ 1,3 million, fuyant la guerre civile déclenchée en 2011 par la répression du soulèvement populaire contre Assad. Selon l’ONU, près de 294 000 d’entre eux sont déjà rentrés depuis la chute du régime. Damas évoque des “plans avec un soutien international pour un retour digne”. Mais quel retour peut être qualifié de “digne” dans un pays en ruines, où les frontières restent poreuses et les trafics d’armes endémiques ?
Car pendant que les diplomates parlent de “contrôle des frontières”, les routes de contrebande, elles, continuent de fonctionner. Après la chute de Bachar al-Assad, les axes d’approvisionnement du Hezbollah pro-iranien ont été coupés, mais plusieurs tentatives de trafic d’armes vers le Liban ont été déjouées par les autorités syriennes. Comme si la disparition d’un dictateur suffisait à effacer des décennies de complicités structurelles.
Cette visite tant célébrée ne réconcilie rien. Elle enterre. Elle scelle un pacte d’amnésie entre deux États qui ont tout intérêt à tourner la page — mais pas à la lire. Ouvrir une “nouvelle page”, disent-ils. Mais à condition de ne pas arracher les précédentes. Sinon, ce ne sera qu’un chapitre de plus dans le roman noir des relations syro-libanaises : un récit où les bourreaux signent des déclarations, les victimes continuent de se taire, et les disparus, eux, restent sans sépulture.
