Corruption : Justice spectacle ou réelle reddition de comptes ?v

Corruption : Justice spectacle ou réelle reddition de comptes ?v

L’affaire Arezki Berraki vient de projeter à nouveau sous les projecteurs la machine judiciaire algérienne avec une réquisition spectaculaire : 20 ans de prison ferme requis contre l’ancien ministre des Ressources en eau. Face à l’annonce de ce « scandale des 570 milliards de centimes » lié à l’attribution frauduleuse d’un marché de barrage hydraulique, l’opinion publique oscille entre un sentiment de déjà-vu et un profond scepticisme. Au-delà du verdict de façade, trois questions cruciales brûlent les lèvres des Algériens : l’argent dilapidé sera-t-il un jour restitué ? Ce haut responsable passera-t-il réellement deux décennies derrière les barreaux ? Et surtout, dans quelles conditions de détention ?
La lutte contre la corruption en Algérie s’apparente historiquement à une traque à sens unique où l’on condamne les hommes, mais où l’argent reste volatil. Dans le cas des milliards évaporés sous la gestion de Berraki, la perspective d’un recouvrement total relève du vœu pieux. Si la justice ordonne systématiquement la saisie des biens immobiliers, des comptes bancaires nationaux et des véhicules des prévenus, la réalité des flux financiers est bien plus complexe. Une grande partie des sommes détournées sous l’ère de la « Issaba » (la bande) et ses ramifications a souvent été blanchie à l’étranger, dissimulée dans des paradis fiscaux ou placée sous des prête-noms introuvables. Malgré les promesses politiques répétées et la signature de conventions internationales, la coopération judiciaire extérieure reste lente et laborieuse. Pour le citoyen lambda, le constat est amer : les coupables changent de costume pour revêtir l’habit de prisonnier, mais le Trésor public ne revoit que des miettes de son dû.
Vingt ans de réclusion, la sentence demandée par le procureur frappe les esprits. Mais en Algérie, le fossé est parfois immense entre les réquisitions de l’appareil judiciaire et la réalité carcérale à long terme. L’histoire récente montre que les peines prononcées contre les anciens ministres et oligarques subissent régulièrement des réductions lors des procès en appel ou en cassation. De plus, le système des remises de peines, les amnisties partielles ou les raisons de santé de plus en plus invoquées par les détenus de haut rang laissent planer le doute sur la finalité de la démarche. S’agit-il d’une réelle volonté d’assainir définitivement l’État ou d’une mise en scène politique à l’usage de la consommation locale ? Tant que ces ex-dirigeants ne purgent pas l’intégralité de leur peine à l’ombre, le doute persistera sur la sincérité de ces procès.
Enfin, quand un ministre tombe, il ne rejoint pas les cellules surpeuplées du droit commun. La question du lieu et des conditions de détention de Berraki alimente tous les fantasmes de privilèges. Si l’ancien ministre est incarcéré, son profil l’orientera très probablement vers des structures hautement sécurisées et adaptées aux personnalités VIP, comme la prison de Koléa à Tipaza ou l’aile spéciale de la prison d’El Harrach. Bien que l’administration pénitentiaire officielle réfute le terme de « prison de luxe », la réalité du terrain dessine un quotidien bien plus clément pour les anciens hauts fonctionnaires. Cellules individuelles moins spartiates, accès privilégié aux soins médicaux, repas améliorés et parloirs élargis font partie des avantages implicites. Ce traitement à double vitesse nourrit le ressentiment populaire. Pour l’Algérien moyen, voir un homme accusé d’avoir détourné des milliards bénéficier d’un confort relatif — même privé de liberté — ressemble fort à une ultime injustice, confirmant que même derrière les barreaux, la hiérarchie sociale et politique reste intacte.
En somme, le procès d’Arezki Berraki ressemble à un énième test pour la crédibilité des institutions. Si l’État veut transformer ce coup de filet en une véritable victoire contre la corruption, il devra prouver que les milliards reviennent dans les caisses de l’école et de l’hôpital public, et que la cellule d’un ministre ne diffère en rien de celle de n’importe quel autre détenu. Pour l’instant, le doute est plus que permis.

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