Le cash agonise en Algérie : les banques accélèrent la traque aux espèces avant fin 2026
Cartes prépayées, QR codes, transferts instantanés, plafonds relevés pour les pèlerins et cartes internationales pour les micro-importateurs : les banques algériennes multiplient les dispositifs pour pousser les citoyens vers le paiement électronique. Derrière cette offensive se dessine une bataille plus profonde pour reprendre le contrôle des flux financiers, réduire la circulation de l’argent liquide et faire reculer les transactions qui échappent aux circuits bancaires. Mais malgré cette offensive, le cash résiste : moins de 10 % des commerçants équipés de terminaux de paiement électronique, un obstacle majeur à la généralisation des règlements numériques.
En Algérie, les établissements bancaires multiplient les initiatives pour faire entrer les paiements électroniques dans les habitudes quotidiennes. Les dépenses des étudiants, les transferts familiaux, les achats en magasin, les règlements administratifs et les opérations liées à la petite importation constituent autant de terrains sur lesquels les banques cherchent à réduire la place de l’argent liquide. L’objectif est de rendre les transactions plus accessibles par voie numérique, mais aussi de faire circuler davantage de flux financiers dans les circuits officiels.
Cette orientation dispose désormais d’un cadre institutionnel. En mai 2026, le Comité national des paiements a été institué dans le cadre du règlement n° 26-01 de la Banque d’Algérie. Chargée de contribuer à l’élaboration de la stratégie nationale de développement des moyens de paiement et d’en suivre la mise en œuvre, cette instance doit favoriser la coordination des efforts engagés. Le défi consiste désormais à transformer cette volonté en pratiques durables, au-delà des annonces et des campagnes promotionnelles.
La Banque nationale d’Algérie (BNA) mise notamment sur les étudiants pour familiariser de nouveaux publics avec les outils numériques. Sa carte prépayée permet aux parents d’alimenter le solde de leurs enfants, de mieux encadrer leurs dépenses et de faciliter les achats en ligne ou auprès des commerçants équipés. Rechargeable par différents canaux bancaires, elle permet également d’effectuer des retraits. Selon les modalités de l’offre, jusqu’à dix cartes peuvent être délivrées gratuitement aux membres d’une même famille.
Cette démarche vise à installer les réflexes du paiement électronique dès les premières dépenses autonomes. La BNA a également participé à la cinquième édition du salon du commerce électronique et des services en ligne, où un atelier consacré aux paiements mobiles a abordé les attentes des clients, la sécurité des opérations et les moyens de renforcer la confiance des utilisateurs. La disponibilité des outils ne suffit toutefois pas : leur adoption dépendra de leur simplicité, de leur fiabilité et de leur accessibilité.
La Banque de développement local (BDL) cherche, de son côté, à profiter de la rentrée scolaire et universitaire pour encourager les règlements électroniques dans les librairies et les magasins de fournitures scolaires disposant des équipements nécessaires. Elle promeut aussi les paiements mobiles afin de faciliter les transferts d’argent entre parents et étudiants. Pour le Hajj 2027, elle a relevé à un million de dinars le plafond de sa carte interbancaire, notamment afin de couvrir les dépenses liées au pèlerinage.
Les usages visés dépassent désormais les achats courants. Loyers liés à la location-vente, frais administratifs, assurances, impôts et dépenses associées à l’Aïd figurent parmi les opérations susceptibles de rejoindre les circuits électroniques. En multipliant les occasions d’utiliser ces instruments, les banques espèrent rendre les espèces moins indispensables dans les transactions de tous les jours.
La BDL et d’autres établissements développent également des solutions de paiement mobile. Leur potentiel dépendra notamment de l’interopérabilité entre les banques, de la facilité d’utilisation des applications et du nombre de commerçants qui acceptent ces règlements. Sans réseau suffisamment dense, le téléphone ne peut pas se substituer aux espèces dans une grande partie des achats de proximité.
La Banque d’Algérie s’intéresse par ailleurs aux besoins des micro-importateurs, avec une carte internationale destinée à faciliter les achats sur des plateformes et des sites étrangers par l’intermédiaire des circuits bancaires officiels. Le dispositif vise à mieux encadrer les règlements liés à la petite importation et à réduire le recours aux mécanismes de paiement parallèles. Son efficacité dépendra néanmoins des plafonds autorisés, des conditions d’utilisation et de son adéquation avec les besoins réels des opérateurs. La mise à disposition d’une carte ne garantit pas, à elle seule, le transfert de toutes les opérations vers les circuits réglementés.
La dynamique concerne aussi la Banque de l’agriculture et du développement rural (BADR), la Caisse nationale d’épargne et de prévoyance (CNEP-Banque), ainsi que les établissements privés et étrangers agréés. Les efforts portent sur les applications mobiles, les paiements en ligne et l’extension des équipements permettant aux clients de régler leurs achats sans espèces.
Les chiffres disponibles donnent une idée de l’ampleur du déploiement. Le nombre de terminaux de paiement électronique aurait dépassé 104 000 unités à la fin de mars 2026, contre environ 68 000 à la fin de 2024. Plus de 22 millions de cartes seraient également en circulation.
Ces volumes ne reflètent cependant pas nécessairement une transformation équivalente des habitudes. Une carte peut servir principalement à retirer de l’argent plutôt qu’à payer des achats. De même, l’installation d’un terminal ne signifie pas qu’il est utilisé régulièrement. Selon les données avancées, moins de 10 % des commerçants disposeraient d’un tel équipement, une couverture qui limite fortement les possibilités de règlement électronique au quotidien.
Cette insuffisance entretient un cercle difficile à briser. Les consommateurs continuent de privilégier les espèces lorsqu’ils ne peuvent pas payer par carte ou par téléphone, tandis que certains commerçants hésitent à s’équiper tant que la demande demeure limitée. Pour sortir de cette impasse, la progression des infrastructures devra s’accompagner d’une utilisation effective, aussi bien chez les vendeurs que chez les particuliers.
Les statistiques sectorielles mentionnées pour le premier semestre 2026 font également état d’une modification de la répartition des transactions : la part associée aux communications serait passée de 92 % en 2020 à 45 %, tandis que celle des services administratifs aurait atteint 28 %. Ces données doivent être interprétées avec prudence, faute de précisions suffisantes sur leur périmètre et sur la nature des opérations comptabilisées.
Au-delà des chiffres, la question est celle de la confiance. La sécurité des paiements, la protection des données personnelles, la transparence des frais et la fiabilité des applications pèseront sur les choix des utilisateurs. Une panne, une transaction contestée ou un service difficile d’accès peut suffire à conforter la préférence pour les billets, immédiatement disponibles et directement contrôlés par leur détenteur.
La réduction de la place des espèces répond à plusieurs objectifs : faciliter les règlements, moderniser les services bancaires, élargir l’accès aux outils financiers et améliorer le suivi des transactions. Elle permet aussi aux autorités de mieux identifier les mouvements d’argent effectués dans les circuits formels. Contrairement aux échanges en espèces, les paiements électroniques laissent des enregistrements susceptibles de faciliter leur traçabilité.
Cette dimension prend une importance particulière dans une économie où une partie des échanges échappe aux circuits bancaires. Le développement des cartes, des applications et des paiements mobiles peut contribuer à formaliser certaines opérations, à condition que les dispositifs proposés correspondent aux besoins des utilisateurs et que leur adoption ne soit pas freinée par des difficultés techniques ou commerciales.
La transition ne pourra donc pas reposer uniquement sur les campagnes bancaires et la distribution de nouveaux moyens de paiement. Elle suppose un maillage commercial plus dense, des services fiables, des conditions d’utilisation adaptées et des garanties suffisantes pour rassurer les consommateurs. Elle exige également que le règlement électronique constitue une solution pratique, plutôt qu’une contrainte supplémentaire..
La fin de l’année 2026 approche et la concurrence bancaire s’intensifie. Mais le véritable test ne sera pas le nombre de cartes distribuées ni la multiplication des campagnes publicitaires. Il sera de savoir si les Algériens adopteront durablement ces nouveaux moyens de paiement dans leurs achats quotidiens, leurs transferts et leurs démarches administratives. Car tant que le cash restera le réflexe dominant, la transition numérique des paiements demeurera un chantier ouvert, malgré l’accélération des banques et les ambitions affichées par les pouvoirs publics.
