Chapeau bas ! Le ministère de la Santé s’apprête à recruter 30 000 banquiers pour « veiller sur la santé » des patients algériens… Un coup de génie ???
Lorsque l’indigent, l’affamé et le laissé-pour-compte succombent à la maladie dans les confins oubliés de notre République infortunée, ils n’ont cure du diagnostic d’un praticien ni des soins empressés d’une garde-malade. Ces attentions matérielles relèvent désormais d’un âge révolu. Il appert, en effet, que le gouvernement a enfin discerné la nature profonde et métaphysique du mal qui nous ronge : l’affection ne martyrise point les corps épuisés qui s’entassent sur les lits de fer de nos hôpitaux ; elle niche, en vérité, dans la froide rigueur des livres comptables, la vacuité des coffres et les puces électroniques des cartes de crédit. Pourquoi ausculter un torse quand on peut auditer un bilan ?
Soudainement, tel un coup de tonnerre dans un ciel déjà assombri par la crise, le ministère de la Santé s’est fendu d’une annonce dont l’extravagance dispute la palme aux incantations les plus hardies des thaumaturges et des faiseurs de miracles. La loi de finances pour 2027 verra ainsi éclore une véritable légion budgétaire, un corps d’élite d’un genre nouveau : trente mille agents bancaires s’apprêtant à investir le secteur des soins. Une cohorte si colossale qu’elle égale, à elle seule, l’effectif des médecins dévoués, des infirmières exténuées et des guérisseurs à l’encens et au concombre réunis sur tout le territoire national. Le prodige ne réside pas tant dans le délabrement public et notoire des services hospitaliers que dans cette troublante métamorphose architecturale et fonctionnelle : la mutation imminente des salles de réanimation en comptoirs de virement, et des blocs opératoires en guichets d’épargne à forte valeur ajoutée.
L’on peine à concevoir, au cœur de ces acrobaties administratives et de ces contorsions législatives, le secours réel que le patient à l’agonie tirera de cette nuée de clercs de banque s’abattant sur les hôpitaux publics. Ils n’y viennent point pour arborer le stéthoscope ou distribuer les remèdes de première nécessité, mais pour manier le numéraire, réclamer les garanties et parapher les chéquiers. Tout cela, sans doute, dans l’hypothèse hautement prévoyante où les moribonds manifesteraient la décence élémentaire de solder leurs comptes de leur vivant, avant de passer de vie à trépas.
Verra-t-on demain l’employé de banque, le costume strict sous une blouse stérile, tendre son terminal de paiement au chevet du malade afin de percevoir, en espèces sonnantes et trébuchantes, l’impôt inédit de la douleur ? Assisterons-nous au spectacle de banquiers calculant les agios d’une perfusion d’oxygène ? À moins que le service public de la santé, dont la vocation première et sacrée était d’offrir le salut et l’asile aux plus démunis, n’ait définitivement résolu de muer les hospices de la République en une bourse mondiale de la misère, où se négocient à la baisse les actions de la survie humaine.
La stupeur et le vertige, toutefois, se dissipent dès lors que l’on se remémore les antiques coutumes du pouvoir et les mécaniques bien huilées de notre administration : cette fâcheuse et incurable propension à dilapider les deniers de l’État au profit d’employés fantômes. Des légions d’esprits bureaucratiques dont l’ombre bienheureuse touchera les dividendes de la douleur, mais ne hantera jamais, ô grand jamais, les couloirs fétides et les salles communes de nos hôpitaux délaissés.
