Déchets nucléaires français en Algérie : Alger lance une deuxième opération de décontamination à In Ekker et dénonce le refus de Paris de coopérer
Soixante-six ans après les premiers essais nucléaires français dans le Sahara, l’Algérie poursuit le chantier de réhabilitation des sites contaminés. Le ministère de la Défense annonce une deuxième opération d’assainissement à Béryl, dans la région d’In Ekker, tout en dénonçant le refus de la France de transmettre les documents et les cartographies permettant de localiser précisément les zones d’enfouissement des déchets radioactifs. Un dossier historique et environnemental qui continue de peser sur les relations entre Alger et Paris.
L’héritage des essais nucléaires français dans le Sahara algérien continue de mobiliser les autorités. L’Algérie a engagé, dimanche 1er novembre, une deuxième opération d’assainissement du site E2 Béryl, situé dans la région d’In Ekker, dans la wilaya de Tamanrasset. Cette initiative, annoncée par le ministère de la Défense nationale (MDN), s’inscrit dans le cadre du programme de réhabilitation des anciens sites d’expérimentation nucléaire laissés par l’armée française dans le sud du pays.
L’opération intervient à une date hautement symbolique, à l’occasion de la commémoration du 72e anniversaire du déclenchement de la Révolution du 1er Novembre 1954. Elle mobilise des compétences nationales ainsi que des moyens humains et matériels placés sous la supervision du ministère de la Défense, en coordination avec l’Agence nationale chargée de la réhabilitation des anciens sites d’essais et d’explosions nucléaires français dans le sud algérien.
Mais derrière cette nouvelle intervention technique se profile une difficulté majeure : l’absence de coopération française dénoncée par Alger. Le MDN accuse en effet Paris de refuser d’assumer ses responsabilités et de communiquer les documents et les cartographies des sites où ont été enfouis les déchets nucléaires issus des expérimentations françaises.
Cette rétention documentaire constitue, selon les autorités algériennes, un obstacle considérable à l’identification des zones contaminées et à la conduite des opérations de décontamination. Elle complique également les perspectives de réhabilitation durable des territoires concernés, notamment dans les régions d’In Ekker, à Tamanrasset, et de Reggane, dans la wilaya d’Adrar.
Le ministère de la Défense affirme néanmoins que les compétences nationales sont déterminées à poursuivre l’assainissement des sites et à prendre en charge cet héritage nucléaire. Une mission particulièrement délicate qui nécessite le respect de protocoles stricts de radioprotection, depuis l’identification des zones radioactives jusqu’à la collecte des matières contaminées et leur confinement dans des conteneurs en béton spécialement conçus à cet effet.
Le MDN souligne que l’opération mobilise l’ensemble des moyens nécessaires et constitue un défi technique pour les équipes algériennes. Les interventions doivent notamment respecter les normes nationales et internationales relatives à la manipulation, au conditionnement et au stockage des déchets radioactifs.
L’ampleur de cet héritage remonte aux premières années de l’indépendance. Entre 1960 et 1966, la France a procédé à 17 essais nucléaires dans le Sahara algérien, répartis entre deux principaux sites : Reggane, dans le sud-ouest du pays, et In Ekker, dans l’extrême sud.
À Reggane, quatre explosions atmosphériques ont été réalisées entre février 1960 et avril 1961. À In Ekker, l’armée française a conduit 13 essais souterrains entre 1961 et 1966. Ces expérimentations ont laissé derrière elles des matières radioactives, des équipements contaminés et des zones dont la localisation et l’état radiologique continuent de soulever des interrogations.
À ce passif nucléaire s’ajoutent les expérimentations chimiques menées par l’armée française sur le site de B2-Namous, dans la région de Béchar. Les essais qui y ont été conduits se sont poursuivis jusqu’en 1978, selon les éléments rapportés dans le dossier.
Depuis plusieurs années, Alger réclame une intervention française pour procéder à la dépollution des anciens sites et obtenir les informations nécessaires à leur sécurisation. Les conséquences environnementales et sanitaires de ces expérimentations constituent un sujet de préoccupation récurrent pour les populations des régions concernées, mais également pour la préservation des ressources naturelles, de la faune et de la flore.
En 2024, le président Abdelmadjid Tebboune avait de nouveau interpellé les autorités françaises sur cette question, en dénonçant les conséquences persistantes des essais nucléaires et chimiques. Il avait notamment appelé Paris à procéder au nettoyage des sites d’expérimentation et évoqué les maladies touchant les populations ainsi que la mortalité animale liée, selon ses déclarations, à la contamination de l’environnement.
La position française repose sur une lecture différente du dossier. Paris avait précédemment affirmé que les installations nucléaires avaient été démantelées et les sites rétrocédés aux autorités algériennes, conformément aux dispositions des accords d’Évian.
La France met également en avant une mission d’évaluation menée en 1999 par l’Agence internationale de l’énergie atomique (AIEA), à la demande de l’Algérie. Selon les autorités françaises, cette mission avait permis d’examiner la situation radiologique des anciens sites d’essais nucléaires.
Paris affirme avoir transmis à l’agence une synthèse des informations relatives à la localisation des expérimentations et aux techniques employées, ainsi qu’un état radiologique établi en 1966 et 1967 et une extrapolation réalisée en 1999.
Ces éléments ne mettent toutefois pas fin aux divergences entre les deux pays. La question de l’accès aux archives, de la localisation exacte des déchets enfouis et de la prise en charge des conséquences environnementales demeure au cœur des revendications algériennes.
Avec cette deuxième opération à Béryl, Alger entend poursuivre les travaux de décontamination en s’appuyant sur ses propres moyens. Mais l’absence des documents historiques et des cartographies réclamés à Paris pose une difficulté supplémentaire : comment garantir un assainissement complet et durable de territoires dont certaines zones d’enfouissement restent, selon les autorités algériennes, insuffisamment documentées ?
