Ouganda : une élection sous surveillance militaire et coupée du monde numérique

Ouganda : une élection sous surveillance militaire et coupée du monde numérique

À la veille de l’élection présidentielle, l’Ouganda s’enfonce dans un climat de tension extrême où la militarisation de l’espace public et la coupure quasi totale d’Internet jettent une ombre lourde sur la crédibilité du scrutin. Jeudi, les électeurs de ce pays d’Afrique de l’Est, fort d’environ 45 millions d’habitants, sont appelés aux urnes pour un rendez-vous électoral qui devrait, selon la plupart des observateurs, prolonger encore le règne déjà tentaculaire du président Yoweri Museveni.

Au pouvoir depuis 1986, Museveni, aujourd’hui âgé de 81 ans, brigue un septième mandat, ce qui le rapprocherait symboliquement d’un demi-siècle à la tête de l’État. Une longévité politique exceptionnelle, rendue possible par des révisions constitutionnelles successives ayant supprimé les limitations de mandats et d’âge, mais aussi par un contrôle étroit de l’appareil sécuritaire et institutionnel. Face à lui, l’opposant le plus en vue reste Bobi Wine, musicien devenu figure politique, âgé de 43 ans, incarnation d’une jeunesse urbaine aspirant à une alternance démocratique.

Six autres candidats sont également en lice, dans un pays qui compte officiellement 21,6 millions d’électeurs inscrits. Pourtant, malgré cette pluralité apparente, peu d’analystes doutent de l’issue du scrutin. Beaucoup estiment que Museveni conservera le pouvoir, d’autant plus qu’il s’appuie de plus en plus ouvertement sur les forces de sécurité pour asseoir son autorité. Cette dépendance accrue nourrit les soupçons d’ingérence militaire, d’autant que son fils, le général Muhoozi Kainerugaba, commandant en chef des forces armées, est régulièrement accusé par l’opposition de jouer un rôle central dans le verrouillage du processus électoral.

À moins de 48 heures du vote, un nouvel épisode est venu renforcer ces inquiétudes. Mardi, la Commission ougandaise des communications a ordonné aux fournisseurs d’accès de suspendre temporairement Internet pour le grand public, tout en bloquant la vente et l’enregistrement de nouvelles cartes SIM. Officiellement, la mesure serait destinée à freiner la désinformation, les fraudes électorales et à prévenir d’éventuelles violences menaçant la sécurité nationale. En réalité, cette coupure constitue un coup dur pour les militants pro-démocratie et les observateurs indépendants, qui utilisent habituellement les réseaux sociaux pour documenter et dénoncer les irrégularités électorales, comme le bourrage d’urnes ou la manipulation des résultats.

Privée de ce levier numérique, l’opposition mise désormais sur une stratégie de « protection du vote » sur le terrain. Le parti de Bobi Wine, la Plateforme d’unité nationale, a appelé ses partisans à rester à proximité des bureaux de vote après avoir voté, afin de surveiller le déroulement des opérations et de dissuader toute fraude. La loi autorise en effet les électeurs à se rassembler à une distance minimale de 20 mètres des centres de vote. Une consigne qui entre toutefois en contradiction avec les recommandations de la commission électorale, laquelle exhorte les citoyens à rentrer chez eux après le vote et à revenir plus tard pour le dépouillement.

Cette divergence alimente les craintes d’affrontements. « La première étape est que nous restions tous près des bureaux de vote, dans le respect de la loi, et que nous veillions à ce qu’aucun acte criminel ne soit commis », a écrit Bobi Wine sur le réseau X, appelant les citoyens à filmer toute anomalie. Mais le pouvoir, lui, adopte un ton nettement plus coercitif. Dans son discours du Nouvel An, Museveni a affirmé avoir recommandé aux forces de sécurité d’utiliser des gaz lacrymogènes pour disperser ce qu’il a qualifié d’« opposition criminelle ».

Ces accusations trouvent un écho sur la scène internationale. Le Haut-Commissariat des Nations unies aux droits de l’homme a dénoncé une « répression généralisée », évoquant des enlèvements, des disparitions forcées et des intimidations visant les partisans de l’opposition. Les autorités ougandaises, de leur côté, assurent que la campagne s’est déroulée dans le calme. Samedi déjà, des troupes ont été déployées dans plusieurs quartiers de Kampala, avec des véhicules blindés sillonnant la capitale et des soldats patrouillant dans les rues. Le porte-parole de l’armée, le colonel Chris Magezi, affirme que cette démonstration de force vise uniquement à dissuader toute violence et rejette les accusations d’atteinte à la démocratie.

En toile de fond de ce scrutin se profile une autre inquiétude majeure : celle d’une succession dynastique. Après près de quarante ans au pouvoir, Museveni n’a jamais désigné de successeur officiel au sein du Mouvement de résistance nationale (NRM). Pourtant, les ambitions affichées de son fils Muhoozi Kainerugaba ravivent les craintes d’une transmission héréditaire du pouvoir.

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