Investissements de TotalEnergies en Algérie : « Maman France » a-t-elle vendu ses parts au plus offrant ?
Au cœur du débat enflammé qui agite les cafés d’Alger et les réseaux sociaux algériens autour de la souveraineté nationale et de l’avenir des gisements gaziers dans le Sahara algérien, les soupçons se concentrent sur les manœuvres du géant pétrolier français TotalEnergies (anciennement Total). Des rumeurs persistantes évoquent des accords occultes, voire une cession massive de parts à des acteurs émiratis et israéliens pour un montant astronomique de 30 milliards de dollars, tandis que le président Abdelmadjid Tebboune et son gouvernement se contentent d’un rôle de spectateur passif, invoquant le sempiternel prétexte « Drahem makach» (pas d’argent).
Pour clarifier les faits, rappelons qu’en octobre 2025, le chef de l’État algérien a proclamé avec emphase la récupération de 30 milliards de dollars d’avoirs détournés sous l’ère de l’ancienne « issaba » (la bande), issus de la corruption massive durant le règne d’Abdelaziz Bouteflika. Cette annonce, faite notamment lors d’un discours au ministère de la Défense, a suscité un mélange d’espoir et de moqueries acerbes parmi les critiques : ces fonds « rapatriés » n’ont visiblement pas servi à racheter des participations étrangères dans le secteur énergétique ni à briser la dépendance historique vis-à-vis de la France. Ils demeurent, pour l’essentiel, des chiffres ronflants dans les discours officiels, pendant que la population subit de plein fouet l’inflation galopante et la précarité.
Quant à l’allégation d’une vente de parts de TotalEnergies en Algérie aux Émirats arabes unis et à Israël pour 30 milliards de dollars, aucune source crédible ni annonce officielle ne la corrobore à ce jour. Les relations entre TotalEnergies et Sonatrach restent solides et se renforcent même : en juin 2025, le groupe français, associé à QatarEnergy, a obtenu le permis d’exploration Ahara (dans les bassins de Berkine et Illizi, au sud-est du pays), avec une participation de 24,5 % chacun, tandis que Sonatrach conserve la majorité légale de 51 %. Par ailleurs, des protocoles d’accord signés en 2024 visent le développement gazier dans la région nord-est de Timimoun et la prolongation des livraisons de GNL algérien à TotalEnergies (deux millions de tonnes en 2025 via le terminal de Fos-Cavaou, près de Marseille). Ces partenariats s’inscrivent dans une coopération de longue date, sans trace publique de cession massive ou d’entrée directe d’Israël dans les actifs algériens – un scénario d’autant plus improbable au vu des positions diplomatiques fermes d’Alger sur la question palestinienne.
Le paradoxe qui exaspère une large partie de l’opinion publique algérienne réside ailleurs : alors que les autorités invoquent la pénurie budgétaire pour moderniser les champs gaziers vieillissants ou racheter des parts étrangères, des flux financiers considérables continuent d’alimenter les camps de Tindouf et le soutien à la front Polisario dans le dossier du Sahara occidental. Ce « saignement » budgétaire chronique, dénoncé depuis des décennies, alimente aujourd’hui une ironie amère sur les réseaux : comment justifier des milliards pour des causes extérieures tout en répétant « pas d’argent » pour soulager la misère quotidienne des Algériens ?
Le vrai scandale ne réside pas tant dans un manque de ressources – les 30 milliards récupérés, les revenus pétro-gaziers et les budgets militaires et diplomatiques en témoignent – que dans une gestion opaque et priorités contestables. Sonatrach reste contrainte de partager les richesses nationales avec des majors étrangères, dont TotalEnergies (« maman France » selon l’expression populaire), non par absence de capitaux, mais parce que ces fonds semblent détournés vers d’autres agendas, loin des besoins urgents des citoyens ordinaires confrontés à la faim et à la pauvreté. Cette contradiction criante entre discours souverainiste et réalité sur le terrain continue d’alimenter la défiance envers un pouvoir perçu comme prisonnier de ses propres incohérences.
