Gabon : les réseaux sociaux suspendus « jusqu’à nouvel ordre » pour sauver le régime
Le Gabon vient de franchir une étape supplémentaire dans le resserrement de son contrôle sur l’espace numérique. Le mardi 17 février 2026, la Haute Autorité de la Communication (HAC) a annoncé, dans un communiqué officiel lu sur la chaîne publique Gabon 1ère, la suspension immédiate et « jusqu’à nouvel ordre » de l’accès aux réseaux sociaux sur l’ensemble du territoire national.
Le porte-parole de la HAC, Jean-Claude Mendome, a détaillé les motifs de cette décision radicale lors de son intervention télévisée. Selon lui, les plateformes numériques sont devenues le théâtre d’une diffusion massive et récurrente de contenus jugés hautement problématiques : diffamation, injures, discours de haine, cyberharcèlement, propagation intensive de fausses informations ainsi que des atteintes à la dignité humaine, aux bonnes mœurs et à la vie privée (notamment via la divulgation illégale de données personnelles). Ces éléments, a-t-il insisté, risquent de provoquer des « dérives conflictogènes », de porter atteinte à la cohésion sociale, de déstabiliser les institutions républicaines et, in fine, de menacer directement la sécurité nationale ainsi que l’unité du pays.
Bien que le communiqué n’ait pas nommé explicitement les services concernés, la mesure vise clairement les grandes plateformes internationales les plus utilisées au Gabon : Facebook, WhatsApp, Instagram, X (ex-Twitter), TikTok, Snapchat et d’autres applications similaires. La HAC a par ailleurs accusé ces plateformes d’une « indifférence coupable » et d’un « manque flagrant de volonté » en matière de modération efficace des contenus sur le territoire gabonais, reprenant ainsi un argumentaire déjà employé par plusieurs régimes africains pour justifier des restrictions similaires.
Cette annonce survient dans un contexte social et politique particulièrement tendu. Depuis le début de l’année 2026, le président de la transition Brice Oligui Nguema – au pouvoir depuis le coup d’État d’août 2023 qui a renversé Ali Bongo – fait face à sa première vague significative de contestation populaire. Une grève prolongée des enseignants, entamée en janvier et toujours active dans plusieurs régions, symbolise un malaise plus large : mécontentement face aux conditions de travail, aux salaires impayés, à la cherté de la vie et à la lenteur perçue de la transition démocratique promise. Des appels à manifester et des critiques acerbes circulent massivement sur les réseaux sociaux, transformant ces plateformes en véritables espaces de mobilisation et de contestation.
Pour de nombreux observateurs, analystes politiques et défenseurs des libertés numériques, cette suspension apparaît bien moins comme une mesure technique de régulation que comme un outil politique stratégique. En coupant l’accès aux canaux les plus efficaces de diffusion rapide d’informations et d’organisation collective, le pouvoir cherche visiblement à étouffer dans l’œuf toute amplification des mouvements sociaux naissants. Cette décision s’inscrit dans une tendance régionale préoccupante : plusieurs pays africains (Cameroun, Tchad, Ouganda, Soudan, etc.) ont déjà eu recours à des blackouts internet ou à des suspensions ciblées de réseaux sociaux lors de périodes électorales, de crises politiques ou de manifestations.
Officiellement, la HAC présente sa démarche comme une action responsable pour préserver la paix sociale et protéger les acquis démocratiques de la transition. Pourtant, des éléments concrets nuancent le discours sécuritaire. Selon des témoignages recueillis sur place (notamment par des journalistes de l’AFP à Libreville), la suspension technique n’était pas encore pleinement effective dans les heures suivant l’annonce officielle. Ce décalage suggère que la mesure repose davantage sur une injonction aux opérateurs télécoms (qui doivent bloquer les IP concernées) que sur une capacité immédiate et totale de contrôle. Il révèle aussi le caractère en partie symbolique et dissuasif de la décision : envoyer un signal fort aux citoyens et aux opposants numériques que l’espace en ligne n’est plus un refuge intouchable.
Au-delà des justifications officielles, cette suspension pose des questions profondes sur l’état des libertés publiques au Gabon. Alors que le pays est censé être engagé dans une transition démocratique – avec des promesses de réformes institutionnelles, de lutte contre la corruption et d’élections futures –, le muselage des réseaux sociaux renforce les soupçons d’un glissement autoritaire. Elle prive une grande partie de la population (particulièrement les jeunes, très connectés) d’un outil essentiel d’expression, d’information alternative et de lien social. Elle impacte également l’économie numérique naissante : commerce en ligne, publicité, transferts d’argent via mobile money, travail freelance… autant de secteurs déjà fragiles qui subissent un coup dur.
