Mali : la junte enlève Mountaga Tall et fait de la peur un mode de gouvernance

Mali : la junte enlève Mountaga Tall et fait de la peur un mode de gouvernance

Dans la nuit opaque du 2 au 3 mai 2026, Bamako n’a pas seulement été témoin de l’enlèvement d’un homme : elle a assisté à un acte de pouvoir brut, appliqué dans sa logique la plus froide. Mountaga Tall – avocat, ancien ministre, fondateur du CNID et figure historique du M5-RFP – a été arraché à son domicile par des hommes cagoulés sortis de deux véhicules sombres. En quelques minutes, ils ont rompu le silence de la capitale comme ils ont, symboliquement, ébranlé les derniers vestiges de l’État de droit : aucune procédure, aucun mandat, aucune explication — seulement une porte forcée, un téléphone confisqué, un témoin brutalisé, et un ancien ministre emporté dans l’inconnu.

Selon des témoignages concordants, les assaillants ont pénétré de force dans la résidence de Mountaga Tall sans présenter de mandat ni invoquer la moindre base légale. Ils se sont contentés de l’arracher à son domicile « sur-le-champ ». Dans la confusion, un membre de sa famille qui tentait de documenter la scène a été violemment bousculé, son téléphone confisqué, privant ainsi les proches de toute preuve et de tout relais d’alerte. La famille a immédiatement saisi la police et la gendarmerie en déposant une plainte pour enlèvement, qualifiant les faits de disparition forcée au regard de la Convention internationale pour la protection de toutes les personnes contre les disparitions forcées, ratifiée par le Mali.

Cet épisode ne constitue pas un cas isolé. Depuis la prise de pouvoir issue des coups d’État de 2020 et 2021, la transition militaire s’est progressivement transformée en un système de contrôle politique étendu. Les partis ont été suspendus ou marginalisés, la société civile étroitement surveillée, les médias sous pression constante, et les figures critiques soit arrêtées, soit poussées à l’exil, soit réduites au silence.

Plusieurs cas récents illustrent cette dérive. Ibrahim Nabi Togola, président du parti d’opposition Nouvelle vision pour le Mali, avait été enlevé le 28 décembre 2024 par des hommes se présentant comme des gendarmes avant de disparaître sans explication officielle. Daouda Magassa, membre de la CMAS liée à l’imam Mahmoud Dicko, a été extrait de son domicile en février 2025 par des individus en civil, sans qu’aucune procédure ne soit ensuite rendue publique. De son côté, Moussa Mara, ancien Premier ministre, a été inculpé pour « atteinte au crédit de l’État » et « opposition à l’autorité légitime », avant d’être incarcéré pour avoir exprimé sa solidarité avec des opposants arrêtés.

Selon plusieurs avocats et responsables politiques, au moins onze personnes seraient actuellement détenues pour des motifs à caractère politique. Au-delà des chiffres, c’est un climat de peur généralisée qui s’installe, où les familles restent sans nouvelles, les débats publics se raréfient et les voix discordantes s’éteignent progressivement. Dans ce contexte, l’enlèvement de Mountaga Tall ne relève pas d’un simple dérapage, mais s’inscrit dans une logique de répression continue, où le pouvoir militaire contrôle non seulement le territoire, mais aussi le champ politique et symbolique.

À ce jour, aucune autorité malienne ne s’est exprimée sur cette disparition. Ni démenti, ni justification, ni même confirmation d’une procédure judiciaire. Ce silence contraste avec les tensions croissantes que traverse le pays. Le chef de la junte, Assimi Goïta, reste muet alors même que son régime fait face à une dégradation sécuritaire majeure, marquée par des attaques coordonnées du GSIM et du Front de libération de l’Azawad, la perte de Kidal, ainsi que la mort récente du ministre de la Défense Sadio Camara dans un attentat à Kati.

Dans ce contexte de fragilisation militaire, la junte semble délaisser toute stratégie de stabilisation pour privilégier une logique de contrôle interne. L’enlèvement de Mountaga Tall apparaît alors comme un message politique adressé à plusieurs niveaux. À la population d’abord : aucun opposant, même ancien ministre, n’est à l’abri d’une disparition brutale. Aux opposants ensuite : si une figure aussi établie peut être effacée sans réaction institutionnelle, nul n’est protégé. Enfin, à la communauté internationale : les normes juridiques et les conventions ratifiées ne constituent plus un cadre contraignant.

L’isolement diplomatique du régime renforce cette dynamique. Après la rupture avec la France, la fin de l’opération Barkhane, le retrait de la MINUSMA et la marginalisation progressive des Nations unies, le Mali s’est enfoncé dans un espace politique largement dérégulé. L’affaire de l’agent de la DGSE Yann V., détenu depuis août 2025 malgré son statut diplomatique, illustre également ce glissement vers un rapport de force permanent avec les partenaires extérieurs.

Dans ce vide institutionnel, de nouveaux acteurs s’installent, notamment les forces liées à l’Afrique Corps, dérivé russe de l’ex-Wagner, qui renforcent la dimension militarisée du régime. Leur présence traduit une évolution profonde : la lutte contre le terrorisme ne constitue plus seulement une priorité sécuritaire, mais devient le cadre d’un pouvoir qui s’appuie sur des alliances extérieures pour consolider son autorité interne.

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