De la propagande aux armes : la télévision iranienne accusée de transformer ses plateaux en casernes
En Iran, la frontière entre propagande politique et mise en scène militaire semble désormais s’effacer sous les projecteurs des plateaux de télévision. Les images de présentateurs armés de fusils d’assaut, de Kalachnikovs brandies à l’antenne et de consignes de manipulation d’armes données en direct bouleversent l’image traditionnelle du journaliste‑témoin pour imposer celle du journaliste‑combattant.
Ces séquences, diffusées sur plusieurs chaînes d’État comme Ofogh, Horizon Network, Channel 2 ou Channel 3, montrent des présentateurs recevant des instructions auprès d’instructeurs masqués de la Garde révolutionnaire (IRGC), manipuler des Kalachnikovs, puis, dans certains cas, tirer des salves dans le studio ou viser des symboles étrangers placés en arrière-plan. Ce qui ressemble au premier d’abord à un simple effet de spectacle revêt en réalité une dimension politique et symbolique profonde : la guerre cesse d’être un simple sujet d’information pour devenir un décor de plateau, un rite de mobilisation, voire une promesse de participation directe du présentateur et, par extension, de tout un public.
Les programmes impliqués, dont « War Quarters » sur Horizon Network, « Field Commander » sur Channel 3 ou « The Times » sur Channel 2, intègrent désormais la manipulation d’armes dans le flux même de l’information. Des extraits montrent des démonstrations détaillées sur la manière de démonter, remonter et pointer un fusil d’assaut, comme dans un véritable cours de manipulation d’armes. Certains segments ne se limitent pas à la posture : des journalistes tirent réellement sur des cibles, parfois des drapeaux étrangers, sous l’œil des caméras, transformant le studio en véritable espace de tir.
Ces mises en scène s’inscrivent dans un contexte de tension régionale s’accumulent : discours belliqueux vis-à-vis des États-Unis et d’Israël, craintes de reprise des hostilités, affrontements militaires récents et discours de mobilisation nationale. La télévision d’État ne se contente plus de relayer ce climat : elle le met en scène, en montrant des citoyens ordinaires, des femmes et même des jeunes, apprenant à manier des Kalachnikovs devant des « kiosques aux armes » installés dans les places publiques de Téhéran.
Pour Arman Hosseinzadeh, étudiant en sociologie à l’université Allameh Tabataba’i de Téhéran, les médias jouent traditionnellement, en période de crise, un rôle de construction du récit national et de consolidation du moral collectif. Mais, selon lui, les scènes enregistrées en mai 2026 vont bien au-delà : la guerre n’est plus seulement commentée, elle est incorporée au spectacle télévisuel lui-même, brouillant la frontière entre information, communication et mobilisation.
Sous ce prisme, le présentateur cesse d’être un simple relais du discours officiel. En brandissant une arme à l’antenne, il se transforme en acteur direct de la narration de guerre, en symbole vivant de la volonté d’en découdre. Le journal d’opposition Sazandegi n’hésite pas à qualifier la télévision de « caserne médiatique », estimant que ce type de mises en scène exerce une pression psychologique sur la société et fragilise encore davantage la crédibilité de l’institution.
Cet épisode intervient dans un climat de défiance croissante entre une partie de la société iranienne et la télévision d’État, Seda‑e Sima. De nombreux Iraniens ne considèrent plus ce réseau public comme un reflet fidèle de la société, mais comme une plateforme étroitement alignée sur les cercles conservateurs, sécuritaires et proches de la Garde révolutionnaire.
Les critiques ne viennent pas seulement de l’opposition. En février 2026, le président modéré Massoud Pezeshkian lui‑même avait parlé à la chaîne publique, avant qu’elle n’interrompe la diffusion d’une de ses conférences une fois ses propositions jugées trop critiques. Cet incident a révélé des tensions internes au sein même du pouvoir, montrant que la télévision d’État n’est pas seulement un organe de soutien au régime, mais un espace de conflits entre factions politiques.
Sur le plan institutionnel, la télévision d’État iranienne fonctionne selon un cadre particulier, qui renforce son caractère partisan. Son directeur est nommé et révoqué directement par le Guide suprême, tandis qu’un conseil de surveillance composé de représentants des trois pouvoirs veille, en théorie, à son fonctionnement. Pour de nombreux observateurs, cette organisation transforme la télévision non pas en service public pluraliste, mais en organe de communication fortement aligné sur les orientations du pouvoir et des cercles sécuritaires.
Cette configuration structurelle explique en partie la baisse continue de confiance dans la chaîne d’État, notamment chez les jeunes, la classe moyenne et la population des grandes villes. Plusieurs enquêtes locales mettent en évidence une désaffection croissante à l’égard de Seda‑e Sima, tant comme source d’information que comme espace de divertissement. Les Iraniens se tournent de plus en plus vers les plateformes en ligne, les chaînes satellite étrangères et les médias sociaux pour contourner ce que beaucoup perçoivent comme un discours unique, verrouillé et militarisé.
Le rejet ou le boycott de la télévision officielle ne se réduit pas à ces seules images de présentateurs armés. Il s’inscrit dans une longue accumulation de critiques : accusations de partialité, couverture sélective des mouvements sociaux, marginalisation des voix dissidentes et diffusion d’un modèle culturel rigide, patriarcal et conservateur, dans lequel un parti important de la population ne se reconnaît plus.
Les séquences de maniement de Kalachnikovs à l’antenne apparaissent ainsi comme le point ultime d’une trajectoire : une chaîne de télévision qui, au fil des décennies, est passée de média d’information publique à machine de propagande, puis désormais, est‑ce‑à‑dire à façade de « caserne médiatique ». Là où d’autres régimes utilisent la télévision pour apaiser ou masquer les tensions, l’Iran, en 2026, la met au service d’une mise en guerre permanente, où le journaliste devient instructeur, le plateau une salle d’entraînement et la scène spectateur, théoriquement, un futur combattant.
La télévision iranienne ne se contente plus de préparer l’opinion à la guerre : elle semble désormais la préparer à l’action, armes à la main, au cœur même du spectacle télévisuel. Dans un contexte de fortes tensions régionales, cette militarisation de l’espace audiovisuel pourrait nourrir à la fois la mobilisation des partisans du régime et l’exaspération croissante d’une société qui se sent progressivement prise en otage par une mise en scène permanente du scénario de guerre.
