Colombie : 99 guérilleros du CNEB déposent leurs armes dans une séquence de désarmement scénarisée

Colombie : 99 guérilleros du CNEB déposent leurs armes dans une séquence de désarmement scénarisée

À trois jours d’un second tour présidentiel dans un climat de forte instabilité politique, la Colombie a été le théâtre d’un geste à forte portée symbolique : près d’une centaine de combattants de la Coordination nationale de l’armée bolivarienne (CNEB), dissidence issue des anciennes FARC, ont procédé au dépôt de leurs armes dans le sud du pays. L’événement dépasse le strict registre sécuritaire ; il s’inscrit dans la stratégie de « paix totale » impulsée en 2022 par le président Gustavo Petro et intervient alors que les enjeux sécuritaires dominent la campagne électorale.

Dans une zone enclavée du département du Putumayo, à la frontière de l’Équateur et longtemps structurée par les économies illicites et les cultures de coca, 99 membres du CNEB ont symboliquement remis leurs armes aux autorités. L’opération, encadrée par des observateurs internationaux et l’Église catholique, s’est distinguée par une mise en scène soigneusement orchestrée : les armes ont été déposées dans un conteneur monumental portant l’inscription « Je parie sur la vie, je tiens parole pour la paix ».

Les ex-combattants ont ensuite été transférés vers une zone de stabilisation sécurisée, où ils séjourneront plusieurs mois, dans l’attente de la clarification de leur statut juridique et de la mise en œuvre des dispositifs de réinsertion. Le dispositif repose sur une logistique minimaliste mais structurée, combinant hébergements rudimentaires, assistance humanitaire et perspectives de reconversion socio-économique.

Le CNEB constitue l’une des nombreuses factions issues de la désagrégation des anciennes FARC à la suite de l’accord de paix de 2016. Contrairement à d’autres groupes encore actifs, cette dissidence demeure la seule à avoir maintenu un canal de négociation formalisé avec l’exécutif dans le cadre de la politique de « paix totale ».

Les autorités estiment ses effectifs entre 2 000 et 2 500 combattants, bien qu’une minorité seulement ait été engagée dans le processus actuel. Cette situation met en lumière la recomposition du paysage insurrectionnel colombien, désormais morcelé en une constellation de groupes hybrides, où s’entrelacent logiques territoriales, économie du narcotrafic et résidus idéologiques de l’ancienne guérilla.

Pour le gouvernement de Gustavo Petro, ce dépôt d’armes intervient dans un contexte de forte sensibilité politique. À l’approche du second tour, l’exécutif cherche à consolider son bilan en matière de désescalade, fondé sur la négociation plutôt que sur une logique strictement militaire.

Dans cette perspective, l’événement du Putumayo est présenté comme une matérialisation tangible de la doctrine de « paix totale », censée démontrer que la sortie progressive de la violence armée demeure envisageable, même dans des territoires durablement fragilisés. Toutefois, cette lecture reste fragile : de nombreux groupes armés — dissidences militarisées, organisations paramilitaires et réseaux criminels — ont rompu les canaux de dialogue avec l’État, limitant la portée effective du processus.

Le second tour oppose deux visions diamétralement opposées de la gestion du conflit. Le camp progressiste, représenté par le sénateur de gauche Iván Cepeda, s’inscrit dans la continuité de la stratégie de négociation et de désescalade graduelle.

À l’inverse, le candidat d’extrême droite Abelardo de la Espriella plaide pour une rupture nette, fondée sur une reconquête sécuritaire musclée et la fermeture des espaces de dialogue jugés inefficaces.

Dans un contexte de polarisation exacerbée, chaque avancée sur le terrain du désarmement est immédiatement récupérée dans l’arène politique, instrumentalisée pour conforter ou délégitimer les orientations stratégiques en présence.

Ce dépôt d’armes au Putumayo ne constitue ni une rupture historique ni un aboutissement, mais une séquence intermédiaire dans un processus de pacification encore largement inachevé. La Colombie demeure confrontée à une architecture conflictuelle éclatée, où l’État coexiste avec une pluralité d’acteurs armés aux rationalités divergentes.

Partager :

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *