Droits de l’homme en Afrique : l’Algérie plaide pour les libertés, mais le silence de ses prisons résonne
L’Algérie officielle aime rappeler son attachement à la souveraineté des peuples, au droit international et à la défense des causes qu’elle juge justes. À la tribune de l’Union africaine, Alger appelle à faire des droits de l’homme un levier essentiel de paix, de sécurité et de stabilité sur le continent. Le message se veut solennel, ambitieux et porteur d’une vision : celle d’une Afrique où la protection des libertés fondamentales permettrait de prévenir les crises et de désamorcer les conflits. Pourtant, derrière cette rhétorique, un contraste difficile à ignorer demeure, car tandis que la diplomatie algérienne exhorte les États africains à renforcer leurs mécanismes de protection des droits humains, à développer les dispositifs d’alerte et à s’attaquer aux causes profondes de l’instabilité, le débat sur les libertés fondamentales en Algérie continue de se heurter à une réalité autrement plus préoccupante.
Mohamed Khaled, ambassadeur et président en exercice du Conseil de paix et de sécurité de l’Union africaine, a ainsi rappelé que le respect des droits de l’homme et des libertés fondamentales constituait l’un des piliers d’une paix durable, appelant à transformer les engagements en actions concrètes, à renforcer la coopération entre les institutions et à améliorer le suivi des décisions prises. Des principes difficilement contestables, mais les principes ont parfois une mémoire, et les mots prononcés au-delà des frontières finissent inévitablement par revenir vers ceux qui les ont prononcés.
L’Algérie appelle les États africains à consolider leurs mécanismes d’alerte en matière de droits humains, mais les alertes lancées depuis plusieurs années par des organisations internationales sur la situation des libertés publiques dans le pays dressent un tableau bien plus sombre. Amnesty International a notamment dénoncé la poursuite de la répression contre des militants, des journalistes et des défenseurs des droits humains, faisant état d’arrestations et de poursuites visant des personnes accusées d’avoir simplement exercé leurs libertés d’expression, de réunion ou d’association.
« Le gouvernement algérien doit mettre fin à son offensive incessante contre la liberté d’expression et l’activisme pacifique », avait déclaré Amnesty International.Selon l’organisation, des militants, des journalistes et des défenseurs des droits humains ont été emprisonnés ou poursuivis dans le cadre d’une pression croissante exercée contre les voix critiques. Le contraste apparaît alors avec une force particulière : Alger invite les autres capitales africaines à écouter les alertes, alors que celles qui concernent directement son propre espace politique sont régulièrement contestées, rejetées ou présentées comme des tentatives d’ingérence.
La situation de la presse constitue l’un des aspects les plus sensibles de ce décalage. Des journalistes et des professionnels des médias ont fait l’objet de poursuites, d’arrestations ou de détentions, tandis que plusieurs entreprises de presse ont été fermées ou suspendues. Les cas de Mustapha Bendjama, de Raouf Farrah et d’Ihsane El Kadi sont régulièrement cités par les organisations de défense des droits humains comme le symbole d’une pression judiciaire exercée contre certaines voix critiques.
Pour Amnesty International, cette répression ne touche pas uniquement les journalistes les plus connus ou les figures publiques les plus visibles. Toute personne exprimant une opinion critique peut, selon l’organisation, se retrouver confrontée au harcèlement, à l’intimidation ou à des poursuites.
« En Algérie aujourd’hui, personne n’est à l’abri de la répression des autorités s’il ose s’exprimer avec courage et esprit critique », estimait Heba Morayef, directrice du programme Moyen-Orient et Afrique du Nord d’Amnesty International.
L’organisation appelle ainsi à la libération des personnes détenues pour avoir exprimé pacifiquement leurs opinions et dénonce l’utilisation d’infractions aux contours parfois vagues, notamment celles liées à la diffusion de « fausses informations » ou à l’« insulte aux fonctionnaires ». Derrière les formules juridiques, c’est toute la question de l’espace laissé à la critique qui se pose.
Le droit de réunion pacifique constitue lui aussi un terrain de tension. Après le vaste mouvement du Hirak, les autorités ont continué à s’appuyer sur un arsenal juridique restrictif pour encadrer les manifestations et les rassemblements publics. Amnesty International a notamment souligné les limites imposées par un système d’autorisation préalable, susceptible de transformer l’exercice d’un droit fondamental en une activité placée sous le contrôle direct de l’administration.
Des militants ont ainsi été arrêtés pour empêcher la tenue de rassemblements pacifiques, tandis que plusieurs figures associées au Hirak ont été poursuivies ou incarcérées. Mohamed Tadjadit, surnommé « le poète du Hirak », fait partie des militants régulièrement cités dans les rapports consacrés à la répression des voix dissidentes. Il a lui-même dénoncé des mauvais traitements en détention et évoqué des violences contre des détenus ayant entamé une grève de la faim.
Le problème dépasse alors le seul cadre d’un rassemblement interdit ou d’une arrestation ponctuelle. Il renvoie à une question plus profonde : peut-on appeler les États africains à renforcer les mécanismes de protection des libertés tout en maintenant, chez soi, un environnement où la simple volonté de se réunir ou de protester peut conduire à une intervention policière ou à des poursuites ?
La liberté d’association n’a pas davantage échappé à la pression des autorités. Plusieurs militants ont été poursuivis dans des affaires liées, selon Amnesty International, à leurs activités militantes, à leurs publications sur les réseaux sociaux ou à leur appartenance supposée à des groupes d’opposition. Des organisations ont également été contraintes de suspendre leurs activités ou de disparaître.
La Ligue algérienne pour la défense des droits de l’homme, l’une des plus anciennes organisations du pays dans ce domaine, a elle aussi été visée, tandis que d’autres structures de la société civile ont vu leur marge d’action se réduire. Pour les organisations internationales, cette succession de restrictions contribue à affaiblir progressivement les espaces indépendants capables de documenter les abus, d’accompagner les victimes ou de porter une parole critique.
Amnesty International a également appelé les autorités algériennes à coopérer pleinement avec les mécanismes internationaux chargés d’évaluer la situation des libertés fondamentales, en garantissant notamment aux personnes rencontrées la possibilité de s’exprimer librement, sans surveillance ni crainte de représailles.
Le discours algérien sur les droits de l’homme en Afrique ne manque ni d’ambition ni de portée politique. Il rappelle une évidence : la paix, la sécurité et la stabilité ne peuvent durablement exister sans respect des libertés fondamentales. Mais un discours gagne en force lorsqu’il commence par s’appliquer à ceux qui le portent.
