L’Algérie instrumentalise-t-elle la peine de mort après les incendies pour semer la peur et renforcer le pouvoir de l’État ? Amnesty International accuse le coup

L’Algérie instrumentalise-t-elle la peine de mort après les incendies pour semer la peur et renforcer le pouvoir de l’État ? Amnesty International accuse le coup

Malgré les efforts déployés à l’échelle internationale pour abolir la peine de mort, la sanction capitale revient avec force dans le débat algérien. Après les incendies meurtriers qui ont ravagé le nord-est du pays, le pouvoir algérien veut durcir l’arsenal pénal et envisage d’étendre l’application de la peine de mort. Une offensive qui soulève une question sensible : la sanction suprême est-elle en train de devenir un instrument de dissuasion, de peur et de renforcement de l’autorité de l’État ?

Amnesty International a immédiatement réagi. « Les autorités algériennes doivent immédiatement renoncer à tout projet d’élargissement du champ d’application de la peine de mort ou de reprise des exécutions, plus de trente ans après leur suspension », a déclaré l’organisation dans un communiqué.

La réaction intervient après l’engagement des autorités algériennes d’imposer la peine capitale aux personnes reconnues responsables du déclenchement d’incendies de forêt. Les feux qui ont frappé le nord-est du pays le mois dernier ont officiellement fait 12 morts. Mais des témoins ont évoqué un bilan beaucoup plus lourd, tandis qu’Amnesty International affirme que des sources crédibles ont fait état de dizaines de victimes supplémentaires, dont plus de 70 décès dans une seule municipalité.

La question est d’autant plus sensible que l’Algérie n’a procédé à aucune exécution depuis 1993. La peine de mort continue néanmoins d’être prononcée dans certaines affaires, notamment liées au terrorisme, mais les condamnations ne sont pas exécutées.

Le président Abdelmadjid Tebboune a toutefois décidé de remettre la sanction capitale au centre de la réponse pénale. Il a ordonné au ministre de la Justice de modifier le code pénal afin de prévoir la peine de mort contre les personnes qui déclenchent des incendies de forêt. Le gouvernement a commencé à examiner ce projet de réforme au début du mois.

Tebboune ne s’est pas arrêté aux incendiaires. Il a également déclaré que les « ravisseurs et agresseurs d’enfants » seraient concernés par l’élargissement envisagé de la peine capitale. Il a en outre affirmé que les condamnés à mort devraient être exécutés immédiatement après avoir épuisé leur droit d’appel.

Pour Amnesty International, cette perspective marque une évolution préoccupante. L’organisation appelle Alger à instaurer officiellement un moratoire sur les exécutions, qu’elle considère comme une première étape vers l’abolition complète de la peine de mort.

Le débat intervient pourtant dans un contexte où la responsabilité humaine des incendies reste à établir au cas par cas. Les feux de forêt sont récurrents dans le nord de l’Algérie pendant l’été et leur violence peut être amplifiée par la sécheresse, les températures extrêmes et les vagues de chaleur. Le changement climatique contribue également à créer des conditions plus favorables à la propagation des incendies.

Abdelmadjid Tebboune a néanmoins estimé qu’il existait « quelque chose de criminel » dans les incendies récents. Cette affirmation donne une dimension pénale particulièrement forte à une catastrophe dont les causes peuvent être multiples : actes volontaires, négligence, conditions météorologiques extrêmes ou combinaison de plusieurs facteurs.

La question devient alors celle de la réponse de l’État. Face à une population traumatisée par les incendies et à la colère suscitée par les pertes humaines, le recours à la peine de mort peut être présenté comme une réponse de fermeté. Mais son élargissement soulève aussi le risque d’une politique pénale davantage fondée sur la dissuasion et la démonstration d’autorité que sur la seule sanction proportionnée aux crimes établis.

C’est précisément cette évolution qu’Amnesty International entend empêcher. L’organisation demande aux autorités de ne pas profiter du choc provoqué par les incendies pour élargir durablement le champ de la peine capitale et rappelle que l’Algérie n’a exécuté aucun condamné depuis plus de trois décennies.

Le précédent de 2021 pèse également sur le débat. Lors des incendies qui avaient ravagé la Kabylie et plusieurs autres régions, un homme de 38 ans, Djamel Bensmaïl, avait été lynché après avoir été faussement accusé d’avoir participé au déclenchement des feux. En 2023, plus de 50 personnes avaient été condamnées à mort pour leur implication dans ce meurtre, certaines par contumace.

Cette affaire avait déjà montré jusqu’où peuvent conduire la peur, les accusations précipitées et la colère collective lorsqu’elles prennent le dessus sur les procédures judiciaires. Aujourd’hui, le retour de la peine capitale dans le discours politique réactive ces interrogations.

Alors que de nombreux pays poursuivent depuis des décennies la voie de l’abolition, l’Algérie se trouve ainsi face à un choix lourd de conséquences : maintenir le moratoire observé depuis 1993 ou élargir à nouveau le recours à la peine de mort. Amnesty International, elle, a déjà choisi son terrain de bataille : empêcher que la sanction suprême ne retrouve une place centrale dans la réponse de l’État aux crimes et aux catastrophes.

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