Voyages controversés en Mauritanie : soupçons de corruption et de trafic d’influence autour de l’ancien ministre Ali Aoun
C’est une audience dense et chargée de tension qui s’est déroulée lors du premier jour du procès impliquant d’anciens responsables publics, des dirigeants de filiales du groupe industriel public Imetal et plusieurs opérateurs économiques. Au centre des débats : des voyages répétés en Mauritanie, des protocoles d’accord jugés suspects et de lourds soupçons de trafic d’influence et de corruption visant notamment l’ancien ministre de l’Industrie, Ali Aoun.
Dès l’ouverture des interrogatoires, le juge a confronté les accusés à une série de faits précis : des déplacements en délégation officielle à Nouakchott, la présence systématique d’un intermédiaire sans fonction publique surnommé « Nunu Manita », et la signature de documents présentés comme de simples « protocoles d’accord » ou mémorandums d’entente, mais soupçonnés par l’accusation de masquer des arrangements financiers opaques et des commissions illicites.
Les responsables des filiales d’Imetal (notamment Fondal et le complexe sidérurgique d’El Hadjar) ont défendu une version commune : leurs déplacements en Mauritanie avaient pour unique objectif la promotion des produits industriels algériens, la participation à des salons professionnels et la recherche de nouveaux débouchés économiques. Ils ont insisté sur le caractère non contraignant de ces accords exploratoires, sans valeur juridique engageante.
Le juge, cependant, a multiplié les questions incisives : pourquoi un intermédiaire sans aucun mandat officiel accompagnait-il systématiquement les délégations ? Pourquoi certains de ces voyages étaient-ils financés par des opérateurs privés ? Et surtout, quel était le rôle exact de « Nunu Manita », décrit comme un facilitateur influent capable d’intervenir auprès de hauts responsables mauritaniens et algériens ?
Au-delà des voyages, l’enquête révèle des soupçons plus graves : attribution présumée de marchés publics, commissions occultes pouvant atteindre 15 %, interventions pour le maintien en poste de certains cadres, et possibles conflits d’intérêts impliquant des partenaires économiques étrangers. Le nom du groupe mauritanien SERLOG est régulièrement cité comme partenaire d’un protocole d’accord particulièrement controversé.
Les accusés rejettent en bloc ces allégations. Ils maintiennent qu’il s’agissait uniquement de missions commerciales classiques et que les documents signés n’avaient aucune portée financière ou contractuelle. « Nunu Manita », principal mis en cause parmi les intermédiaires, s’est présenté comme un simple facilitateur et a dénoncé une « injustice », affirmant être devenu le bouc émissaire d’une affaire qui le dépasse largement.
À la barre, les versions divergent fortement. Les accusés contestent plusieurs éléments figurant dans les procès-verbaux d’enquête, dénoncent des contradictions et évoquent parfois des pressions durant l’instruction. Le juge multiplie les confrontations directes, soulignant les incohérences entre les déclarations initiales et celles prononcées devant la cour.
Entre relations personnelles, interventions supposées et contrats restés volontairement flous, ce dossier met en lumière un enchevêtrement complexe entre la sphère administrative et les intérêts économiques privés dans le secteur stratégique de l’industrie algérienne.
Loin d’être terminé, ce procès promet encore de nombreux rebondissements. Chaque nouvelle audition semble ouvrir de nouvelles zones d’ombre dans une affaire qui pourrait révéler l’ampleur de la porosité entre pouvoir public et milieux d’affaires.
