Tunisie : Ghannouchi condamné à la perpétuité, l’enterrement politique d’Ennahdha

Tunisie : Ghannouchi condamné à la perpétuité, l’enterrement politique d’Ennahdha

La justice tunisienne a frappé avec une brutalité qui résonne bien au-delà des murs du tribunal de Tunis. En condamnant Rached Ghannouchi à la réclusion criminelle à perpétuité assortie de trente années supplémentaires de prison, le pouvoir judiciaire vient de sceller le destin de l’une des figures les plus influentes et les plus controversées de la Tunisie contemporaine. À 84 ans, le fondateur d’Ennahdha voit s’achever derrière les barreaux un parcours politique qui aura traversé la dictature, l’exil, la révolution et l’exercice du pouvoir.

Le verdict rendu dans l’affaire dite de « l’appareil secret » d’Ennahdha dépasse le simple cadre judiciaire. Il symbolise la chute d’un mouvement qui, pendant plus d’une décennie, a dominé la scène politique tunisienne avant d’être progressivement démantelé. Aux côtés de Ghannouchi, plusieurs cadres historiques du parti ont écopé de lourdes peines, tandis qu’Ali Larayedh, ancien chef du gouvernement, a été condamné à quarante-deux ans de prison.

Pour les autorités tunisiennes, ces condamnations sanctionnent l’existence d’une structure clandestine accusée d’avoir opéré dans l’ombre des institutions officielles et d’entretenir des liens avec des activités relevant du terrorisme. Les accusations sont graves et touchent au cœur des blessures les plus profondes de la Tunisie postrévolutionnaire, notamment les assassinats de Chokri Belaïd et Mohamed Brahmi en 2013, deux crimes qui continuent de hanter la mémoire collective du pays.

Mais pour Ennahdha et ses partisans, il ne s’agit pas d’un triomphe de la justice, mais d’un règlement de comptes politique. Le mouvement islamiste dénonce un procès construit pour éliminer définitivement ce qu’il reste de l’opposition organisée. Les critiques pointent les conditions du procès, l’absence d’audiences publiques et le contexte général de rétrécissement de l’espace politique tunisien depuis plusieurs années.

Au-delà des débats judiciaires, l’image qui demeure est celle d’un paysage politique vidé de ses principales forces d’opposition. Dissous, marginalisé et privé de ses dirigeants, Ennahdha apparaît aujourd’hui comme l’ombre du parti qui avait remporté les premières élections libres après la révolution de 2011. Ses principaux responsables sont en prison, ses structures sont désorganisées et son avenir politique semble plus incertain que jamais.

Cette condamnation marque également la fin d’une trajectoire exceptionnelle. Pendant des décennies, Rached Ghannouchi a incarné l’islam politique tunisien, résistant à la répression sous Ben Ali avant de revenir triomphalement après la chute du régime en 2011. Quinze ans plus tard, celui qui présidait le Parlement se retrouve condamné à passer le reste de sa vie derrière les barreaux.

Dans une Tunisie confrontée à une crise économique persistante, à une défiance croissante envers les institutions et à un rétrécissement du débat public, ce verdict apparaît comme un tournant historique. Pour certains, il représente l’aboutissement d’une longue quête de justice. Pour d’autres, il sonne comme le glas du pluralisme politique né du Printemps arabe.

Une chose est certaine : avec la condamnation de Ghannouchi, c’est toute une page de l’histoire tunisienne qui se referme dans une atmosphère lourde, sombre et profondément incertaine pour l’avenir politique du pays.

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