Ligne Béchar-Oran : un mirage ferroviaire qui se heurte au désert et au silence

Ligne Béchar-Oran : un mirage ferroviaire qui se heurte au désert et au silence

Alors que les autorités célèbrent l’inauguration en fanfare de la ligne minière Béchar-Tindouf-Gara Djebilet, la liaison voyageurs Oran-Béchar continue de subir déraillements, ensablements chroniques et suspensions répétées. Entre promesses officielles et réalité du terrain, le contraste devient chaque jour plus criant pour les usagers du Grand Sud.
Le lundi 30 mars 2026, un train de voyageurs assurant la liaison Béchar-Oran a déraillé au point kilométrique 158+300, dans la zone de Rasfa, wilaya de Naâma. Heureusement, aucun mort n’est à déplorer, mais l’incident a une nouvelle fois paralysé le trafic et semé la peur parmi les passagers. Cet accident n’est pas isolé. Depuis plusieurs années, la ligne est régulièrement victime d’ensablements massifs dus aux tempêtes de sable. Fin janvier 2026, la SNTF avait déjà annoncé une suspension totale du trafic « pour préparatifs » liés à la mise en service de la ligne minière. Des semaines plus tard, les vents du désert continuent de recouvrir les rails, obligeant à des opérations de déblaiement coûteuses et répétitives.
Les rames Coradia, présentées comme le fleuron de la modernisation ferroviaire algérienne, peinent à affronter les conditions extrêmes du Sud. Voies mal protégées, absence de barrières anti-sable efficaces sur de longs tronçons, et maintenance préventive défaillante : le désert rappelle cruellement ses lois. Pour les habitants de Béchar, Naâma, Adrar ou Tindouf, le voyage vers Oran est devenu une véritable loterie. Retards interminables, annulations de dernière minute et sentiment d’insécurité grandissant : les usagers paient au prix fort une gestion à vue qui privilégie les effets d’annonce aux solutions durables.
Tandis que le pouvoir met en scène l’achèvement « en temps record » de la ligne minière de 950 km reliant Gara Djebilet à Béchar, la ligne existante Oran-Béchar – censée être opérationnelle et sécurisée – révèle les limites du modèle. Le contraste est saisissant : on inaugure avec tambours et trompettes un mégaprojet stratégique pour exploiter le fer de Gara Djebilet, mais on peine à garantir un service fiable aux citoyens sur un axe déjà existant. Des questions légitimes se posent sur la viabilité économique réelle du minerai, dont la teneur élevée en phosphore rend le traitement coûteux selon plusieurs analyses techniques, et sur les coûts d’entretien à long terme d’une infrastructure traversant l’un des environnements les plus hostiles au monde.
Ce qui inquiète le plus, c’est le sort réservé aux voix qui osent pointer ces dysfonctionnements. Des experts, ingénieurs et économistes qui ont publiquement critiqué la faisabilité technique, environnementale ou économique du projet Gara Djebilet ont été réduits au silence. L’affaire de l’économiste Djelloul Slama, arrêté en janvier 2026 après avoir démonté, chiffres à l’appui, la rentabilité du projet, en est l’illustration la plus récente. Disparu pendant plusieurs jours avant son incarcération, son cas montre à quel point la remise en question des « grands projets structurants » reste taboue. Au lieu d’écouter les alertes des scientifiques et spécialistes, les autorités préfèrent souvent la répression à la correction des erreurs.
La ligne Béchar-Oran ne doit plus être le symbole d’une politique qui mise tout sur l’image et rien sur la durabilité. Le désert ne négocie pas : il exige une maintenance rigoureuse, des protections adaptées et une gestion transparente des fonds publics. Tant que la priorité restera donnée aux rubans à couper plutôt qu’aux rails à entretenir, ce « mirage ferroviaire » continuera de tourner au cauchemar pour les populations du Sud. Les usagers, les contribuables et l’économie nationale méritent mieux qu’une succession d’incidents techniques présentés comme des fatalités.
Il est temps de passer de la propagande des grands chantiers à une ingénierie responsable et à une gouvernance qui accepte enfin la critique constructive.

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