Une réplique de la Kaaba à Biskra suscite la controverse et ouvre la porte aux soupçons de polythéisme sous couvert d’un nationalisme exacerbé
Dans un climat de tensions régionales exacerbées par les rivalités algéro-saoudiennes et les campagnes de désinformation transfrontalières, le paysage médiatique arabophone a été secoué fin 2025 et début 2026 par une nouvelle polémique autour d’une maquette (modèle réduit ou réplique) de la Kaaba érigée à Biskra, dans l’est algérien. Des vidéos virales montrent des citoyens tournant autour de cette structure cubique noire, la touchant ou levant les mains en prière, scènes qualifiées par de nombreux observateurs de « dérapage grave vers le polythéisme » et de « profanation des symboles sacrés de l’islam ».
Les enquêtes menées par des plateformes de vérification des faits, dont AFP Factuel (service arabophone de l’Agence France-Presse), ont rapidement clarifié la nature exacte de l’objet : il s’agit d’un outil pédagogique grandeur nature ou quasi-grandeur nature, mis en place depuis plusieurs années par l’Office national du pèlerinage et de la omra (ONPO) algérien. Des structures similaires existent dans d’autres wilayas (comme à Alger ou Constantine) et même dans plusieurs pays musulmans (Maroc, Tunisie, Égypte, Nigeria, etc.). Leur but officiel est d’enseigner les rites du tawaf (circumambulation), du sa’y et des autres gestes du pèlerinage, particulièrement aux personnes âgées, aux malades ou aux primo-participants, afin de réduire les risques d’accidents et de confusion lors du vrai Hajj à La Mecque.
Malgré cette explication institutionnelle, le scandale a pris de l’ampleur à cause de deux facteurs aggravants. D’une part, certains participants – filmés en décembre 2025 et janvier 2026 – ont dépassé le cadre éducatif pour adopter des attitudes de vénération : baisers des murs, invocations directes, collecte de « baraka ». Des oulémas et prédicateurs salafistes, wahhabites ou traditionalistes ont dénoncé ces pratiques comme relevant du shirk jali (associationnisme manifeste), assimilable au culte des idoles, et ont accusé les autorités religieuses algériennes de laxisme coupable. D’autre part, des comptes anonymes ou affiliés à des médias pro-saoudiens ou pro-marocains ont amplifié les images pour propager la thèse d’une « Kaaba algérienne concurrente », voire d’une volonté de « nationaliser » le Hajj au profit d’Alger, dans un contexte où les quotas de pèlerins algériens font régulièrement l’objet de négociations tendues avec Riyad.
Parallèlement, des théories conspirationnistes plus extrêmes, relayées sur TikTok, Facebook et YouTube, prétendent que l’Algérie serait le « véritable berceau des religions célestes », que certains prophètes (y compris Prophète Mahomet) auraient des racines maghrébines ou amazighes, et que la Kaaba originelle aurait été « volée » ou déplacée vers la péninsule arabique. Ces assertions, dépourvues de tout fondement historique, archéologique ou textuel (le Coran et la Sunna situent clairement la naissance du Prophète à La Mecque, la construction de la Kaaba par Abraham et Ismaël dans la vallée de Becca), sont unanimement rejetées par les instances savantes classiques (Al-Azhar, Université islamique de Médine, etc.) et par la quasi-totalité des historiens sérieux.
La question lancinante reste posée aux autorités algériennes, notamment au Ministère des Affaires Religieuses et des Wakfs et à la Direction générale des affaires religieuses : pourquoi la communication officielle sur le caractère purement didactique de ces modèles reste-t-elle si timide ? Pourquoi n’y a-t-il pas eu de fatwa ou de communiqué ferme condamnant immédiatement toute dérive vers la recherche de bénédiction ou le tawaf rituel autour de ces répliques ? Ce silence relatif alimente les soupçons d’une instrumentalisation politicienne du religieux, dans un pays où le pouvoir cherche parfois à renforcer un « national-islam » face aux influences extérieures.
En définitive, la Kaaba demeure l’unique qibla incontestée des 1,9 milliard de musulmans, érigée à La Mecque comme signe d’unité et non de division nationale. Les épisodes de Biskra, amplifiés par les réseaux sociaux et les propagandes régionales, constituent un symptôme alarmant d’un double dévoiement : ignorance religieuse chez certains citoyens, et carence de vigilance doctrinale chez les gardiens officiels de l’orthodoxie. Face à la montée des extrémismes et des fake news, le rappel des fondamentaux du tawhid n’a jamais été aussi urgent.
