Tunisie : affaire du « complot », verdicts définitifs et fracture grandissante entre le pouvoir et l’opposition
La décision est désormais sans appel sur le terrain judiciaire. En rejetant, le 3 septembre 2026, les pourvois introduits par la défense, la Cour de cassation tunisienne a définitivement confirmé les lourdes condamnations prononcées dans l’affaire dite du « complot contre la sûreté de l’État ». Trente-quatre personnes sont concernées par des peines allant de 5 à 45 ans de prison, dans un dossier qui s’est progressivement transformé en l’un des principaux symboles de la confrontation entre le pouvoir de Kaïs Saïed et ses opposants.
Parmi les personnes condamnées figurent plusieurs figures majeures de l’opposition tunisienne, dont Ahmed Néjib Chebbi, chef du Front de salut national, Issam Chebbi, Ghazi Chaouachi, Jawhar Ben Mbarek, Chaima Issa, Noureddine Bhiri, Ridha Belhaj, Abdelhamid Jelassi et Khayyam Turki, ainsi que l’avocat Ayachi Hammami. Une quarantaine de personnes ont été impliquées dans cette affaire, qui concerne des responsables politiques, des avocats, des hommes d’affaires et des personnalités de la société civile.
Mais derrière la clôture du volet judiciaire se profile une nouvelle bataille, cette fois essentiellement politique et internationale. L’opposition tunisienne ainsi que plusieurs organisations de défense des droits humains contestent vivement la procédure et dénoncent une utilisation de la justice susceptible de viser des voix critiques. Les autorités tunisiennes rejettent ces accusations et défendent, au contraire, la légitimité des poursuites, estimant que l’affaire relève de la protection de la sûreté de l’État.
La confirmation des verdicts ne met donc pas fin à la controverse. Elle risque au contraire d’accentuer une fracture politique déjà profonde dans un pays où le rapport entre le pouvoir, la justice et l’opposition demeure particulièrement tendu.
Depuis son ouverture en 2023, l’affaire du « complot » s’est imposée comme l’un des dossiers judiciaires et politiques les plus sensibles de Tunisie. L’arrestation de plusieurs personnalités politiques, d’hommes d’affaires et de figures connues de la société civile avait immédiatement provoqué de fortes réactions dans le pays et à l’étranger.
Au fil de la procédure, le dossier a progressivement dépassé la seule question de la responsabilité pénale des personnes poursuivies. Il est devenu le point de rencontre de deux lectures radicalement opposées de la situation tunisienne.
Pour les autorités, les personnes poursuivies auraient participé à des activités et à des contacts susceptibles de porter atteinte à la sûreté de l’État et à la stabilité du pays. Le pouvoir considère ainsi que certaines limites auraient été franchies et que les faits reprochés ne peuvent être assimilés à une simple activité politique.
L’opposition défend une tout autre lecture. Elle affirme que les rencontres, discussions et contacts retenus dans le dossier relevaient essentiellement de l’activité politique et ne démontraient pas l’existence d’un projet visant à renverser le pouvoir.
Tout au long de la procédure, les avocats des accusés ont dénoncé plusieurs aspects du déroulement du procès. Ils ont notamment soulevé des interrogations concernant l’accès au dossier, les conditions de participation des détenus aux audiences ainsi que l’utilisation de témoignages anonymes.
La défense a également dénoncé les conditions dans lesquelles certaines audiences ont été organisées. Le Comité de coordination des familles de prisonniers politiques a notamment affirmé que l’audience du 3 septembre avait été programmée dans l’urgence, avant la fin des vacances judiciaires et devant une juridiction estivale, les avocats et les familles n’ayant été informés de la date que trois jours auparavant. Pour le Comité, ce délai ne permettait pas de préparer correctement la défense dans une affaire d’une telle ampleur.
Devant la Cour de cassation, des familles de détenus et des militants se sont également mobilisés. Lors d’un sit-in organisé le 3 septembre, des proches de prisonniers politiques ont dénoncé ce qu’ils considèrent comme une procédure ne respectant pas les garanties d’un procès équitable. Mounia Ibrahim, épouse du détenu Abdelhamid Jelassi, a notamment estimé que les arrestations avaient une dimension politique et que la justice était devenue, selon elle, un instrument du pouvoir.
Les familles ont promis de poursuivre leur mobilisation malgré la confirmation des condamnations. Leur mouvement estime que l’affaire dépasse désormais le sort individuel des accusés et constitue un test majeur pour l’état des libertés politiques et judiciaires en Tunisie.
Le Front de salut national, principale coalition de l’opposition, a vivement contesté la décision. Pour ses représentants, l’affaire constitue un nouvel épisode de la pression exercée sur les adversaires politiques du président Kaïs Saïed.
L’opposition considère que les poursuites s’inscrivent dans un contexte plus large marqué par la réduction de l’espace politique et la multiplication des procédures visant des personnalités critiques du pouvoir. Elle estime que la confirmation des peines pourrait renforcer le sentiment que les recours judiciaires nationaux ne permettent plus de contester efficacement les décisions prises contre ses principales figures.
Amnesty International estime que l’affaire soulève de graves questions concernant la procédure et considère que les garanties fondamentales d’un procès équitable n’ont pas été suffisamment respectées. Human Rights Watch a également critiqué les condamnations et les conditions dans lesquelles les poursuites ont été conduites, estimant que le dossier s’inscrit dans un contexte plus large de pression sur les opposants et les voix critiques en Tunisie.
