Contrebande de bétail à la frontière algéro-tunisienne : un « crime économique » qui fragilise l’Algérie et soulage temporairement la Tunisie
La frontière terrestre algéro-tunisienne, longue d’environ 950 km et traversant des zones montagneuses, semi-désertiques et rurales, demeure l’une des plus poreuses du Maghreb. Depuis des décennies, elle est le théâtre d’un trafic multidirectionnel : carburant subventionné algérien vers la Tunisie, produits alimentaires tunisiens ou importés vers l’Algérie, cigarettes, médicaments… Mais durant ce Ramadan, un flux particulièrement sensible s’est accentué : la contrebande massive de bétail, principalement des ovins, du côté algérien vers le territoire tunisien, traduisant une pression économique et alimentaire particulière en cette période de forte demande.
Un reportage diffusé récemment sur une chaîne tunisienne a mis en lumière ce phénomène avec une clarté déconcertante. Interrogé sur la persistance de prix élevés de la viande rouge malgré une apparente disponibilité du bétail sur les marchés, un boucher tunisien a déclaré :
« Non, le bétail n’est pas vraiment disponible. Mais là, c’est exceptionnel. Normalement, je ne devrais pas le dire – parce que ce n’est pas tout à fait légal – mais si l’Algérie ne nous ouvrait pas ses frontières et ne nous aidait pas avec le bétail, les prix auraient explosé. »
Cet aveu, prononcé avec une candeur surprenante, a été largement relayé en Algérie, notamment par le site Algerie360 le 20 février 2026. Il a provoqué l’indignation de Mustapha Zebdi, directeur de l’APOCE (Organisation algérienne de protection et d’orientation du consommateur et de son environnement), qui a qualifié ce trafic de « crime économique » pur et simple.
Côté tunisien, la situation est limpide : le pays traverse depuis plusieurs années une grave crise économique, aggravée par l’inflation alimentaire – souvent à deux chiffres pour la viande, les fruits et légumes –, la sécheresse récurrente, la baisse drastique du cheptel national et les difficultés d’importation légale dues au manque de devises. Le bétail algérien qui arrive clandestinement, notamment durant le Ramadan, agit comme une bouée de sauvetage, permettant d’éviter une pénurie encore plus aiguë et de contenir, dans une certaine mesure, l’explosion des prix sur les étals.
Côté algérien, le tableau est inverse. L’État consacre des sommes considérables pour soutenir la filière élevage : orge et maïs vendus à prix subventionnés (souvent bradés entre 2 500 et 3 000 DA/quintal), aides directes aux éleveurs, programmes de reconstitution du cheptel… Une partie importante de ce bétail subventionné franchit ensuite illégalement la frontière, privant l’économie nationale de taxes et droits de douane, de retombées fiscales sur la commercialisation locale et de viande disponible pour le marché intérieur – surtout à l’approche des fêtes religieuses comme le Ramadan ou l’Aïd el-Adha. La filière rouge nationale, déjà fragilisée par les vols de cheptel, les maladies et la hausse des coûts de production, subit ainsi un double préjudice.
Mustapha Zebdi résume ainsi le sentiment dominant en Algérie :« Nous ne sommes pas contre nos frères, mais la contrebande est un crime économique. Autant cela leur profite, autant cela nous pénalise. »
La persistance et l’ampleur de la contrebande de bétail entre l’Algérie et la Tunisie s’expliquent par une combinaison de facteurs économiques, structurels et sociaux. D’abord, le différentiel de prix et de subventions joue un rôle déterminant : un mouton engraissé en Algérie avec des aliments subventionnés coûte souvent beaucoup moins cher à produire qu’en Tunisie, où les intrants suivent les prix du marché international, créant ainsi une incitation économique majeure pour les réseaux de contrebande.
À cela s’ajoute la porosité de la frontière, qui complique considérablement le contrôle malgré les efforts des armées et des gendarmeries. Barrages, drones et patrouilles ne suffisent pas à sécuriser intégralement des zones frontalières étendues et difficiles d’accès, comme Tébessa, Souk Ahras et El Tarf côté algérien, ou Kasserine, Jendouba et Le Kef côté tunisien. Cette porosité offre aux trafiquants la possibilité de faire passer des centaines, voire des milliers de têtes de bétail chaque mois, surtout à l’approche des périodes de forte consommation telles que le Ramadan et l’Aïd.
Le rôle des réseaux organisés est également central. Ces passeurs, parfois structurés et souvent soutenus par des complicités locales, exploitent ces périodes de forte demande pour maximiser le flux illégal, aggravant ainsi les pertes économiques pour l’Algérie et la vulnérabilité du marché tunisien.
Parallèlement, la crise tunisienne profonde accentue cette dynamique. La dépendance croissante aux produits subventionnés algériens – carburant, semoule, huile, sucre et désormais bétail – révèle l’extrême fragilité économique du pays et explique pourquoi ces flux se maintiennent malgré leur caractère illégal.
Pour l’Algérie, ce saignement économique entraîne plusieurs conséquences stratégiques : elle subit une perte nette de ressources publiques investies dans l’élevage, s’expose à une pénurie locale et à une flambée des prix de la viande rouge lors des périodes de forte demande, et devient dépendante des importations massives de moutons vivants – souvent d’Australie, d’Espagne ou du Mali – qui coûtent cher en devises.
