En plein Ramadan, l’Algérie saigne : quand le jeûne se fait en mer sur des bateaux de la mort
Tandis que de nombreuses familles algériennes se réunissent autour de tables modestes durant le mois de Ramadan, confrontées à la pauvreté, à la faim et à une précarité croissante, des centaines – voire des milliers – de personnes choisissent de briser le jeûne en mer, sur des embarcations de fortune, au goût amer du sel de la mer et du désespoir. L’émigration clandestine, autrefois perçue comme une aventure isolée de jeunes en quête d’avenir, s’est transformée en 2025 et 2026 en un exode massif et tragique, touchant désormais des femmes, des enfants et des mineurs non accompagnés, dans un mouvement collectif qui interroge profondément l’état du pays sous la gouvernance actuelle.
Les images provenant des côtes ouest et centrales de l’Algérie – de Mostaganem à Tipaza, en passant par Oran, Aïn Benian et les environs d’Alger (comme Tamentfoust) – sont accablantes. Des bateaux vétustes, surchargés au-delà de toute limite de sécurité, transportent des rêves bien plus lourds que leur coque ne peut supporter. La féminisation de ces départs et la présence accrue d’adolescents et de mineurs marquent une évolution dramatique du phénomène. Ces candidats à l’exil ne fuient ni conflit armé ni catastrophe naturelle, mais un horizon bouché, un sentiment d’étouffement quotidien jugé plus létal que les tempêtes de la Méditerranée.
Les statistiques récentes confirment cette aggravation. En 2025, environ 9 500 Algériens ont atteint les côtes espagnoles par voie maritime, selon des estimations relayées par des sources sécuritaires et médiatiques espagnoles, avec une concentration inédite sur les îles Baléares (Ibiza, Majorque, Formentera). Les arrivées aux Baléares ont bondi de plus de 24 % par rapport à 2024, dépassant parfois 7 300 personnes sur l’année, majoritairement originaires d’Algérie. Des cas marquants ont choqué l’opinion : en septembre 2025, sept adolescents âgés de 14 à 17 ans, partis de Tamentfoust à bord d’un bateau de plaisance volé, ont accosté à Ibiza après une traversée filmée en direct sur les réseaux sociaux, avant d’être placés en rétention. D’autres naufrages ont fait des dizaines de victimes, y compris des familles entières et de très jeunes enfants.
Ce pic migratoire en plein Ramadan – période symbolique de solidarité et de cohésion familiale – révèle un abîme de désespoir. Il contraste violemment avec les discours officiels tenus depuis le palais d’El-Mouradia. Le président Abdelmadjid Tebboune a multiplié les déclarations affirmant que l’Algérie connaît une situation économique supérieure à celle de la France, de l’Espagne ou même de la Suisse, vantant une croissance inédite et des perspectives prometteuses pour 2026-2027. Pourtant, la réalité vécue par les citoyens est tout autre : files d’attente interminables pour le lait, l’huile, le sucre, les pommes de terre et autres produits de base subventionnés, flambée des prix qui écrase le pouvoir d’achat, pénuries récurrentes et sentiment d’humiliation permanente.
Un défenseur des droits humains, sous couvert d’anonymat par crainte de représailles, résume l’absurdité ambiante : « Si nous vivons vraiment dans un paradis surpassant l’Europe en matière de bien-être, pourquoi tant de jeunes, de femmes et désormais d’enfants se précipitent-ils dans ces embarcations mortelles ? » Sur les réseaux sociaux, les comparaisons avec la Suisse ou la France, martelées par le pouvoir, provoquent une ironie noire, empreinte de douleur plus que d’humour.
Au-delà de la recherche d’un emploi ou d’un meilleur niveau de vie, ces exilés traquent avant tout la dignité et le respect bafoués au quotidien. Pour les mineurs, il s’agit souvent d’une révolte contre un système qui les marginalise et les étouffe psychologiquement. Les autorités, dominées par l’institution militaire selon les critiques récurrentes, célèbrent un « essor économique historique », mais les politiques sociales peinent à retenir une génération qui ne croit plus aux promesses répétées.
Ce flux incessant de bateaux de la mort, même au cœur du mois sacré, constitue une protestation silencieuse contre le narratif officiel. Les chiffres des arrivées en Espagne et en Italie – bien plus parlants que les bilans gouvernementaux – agissent comme un thermomètre implacable du pouls populaire. Tant que le fossé entre les discours triomphaux d’El-Mouradia et la dureté des files d’attente perdurera, cette hémorragie humaine se poursuivra, faisant du rêve européen l’ultime – et souvent fatal – échappatoire à un quotidien perçu comme invivable.
