Lima, 27 novembre 2025 – En l’espace de deux jours, la justice péruvienne a frappé au sommet de l’État avec une sévérité rare, puisque l’ancien président Martín Vizcarra a été condamné mercredi à 14 ans de prison pour corruption, tandis que son successeur destitué, Pedro Castillo, a écopé jeudi de 11 ans, 5 mois et 15 jours de prison ferme pour rébellion et conspiration contre l’ordre constitutionnel, et ces deux sentences prononcées coup sur coup constituent une première dans l’histoire récente du Pérou, jamais deux anciens chefs d’État n’ayant été condamnés à de lourdes peines de prison en moins de 48 heures, ce qui vient allonger la liste déjà impressionnante des présidents péruviens poursuivis ou incarcérés depuis la chute d’Alberto Fujimori en 2000.
Jeudi, dans une salle d’audience improvisée à l’intérieur même de la prison de haute sécurité de Barbadillo, à l’est de Lima, Pedro Castillo, 55 ans, a écouté le verdict presque sans réagir, vêtu de la chemise blanche et du gilet traditionnel andin qu’il portait déjà lors de son arrestation, et l’ex-instituteur rural a été reconnu coupable, par deux voix contre une, d’avoir « conspiré pour commettre le délit de rébellion » et d’avoir « usurpé les fonctions du Congrès », après que le 7 décembre 2022, face à une troisième motion de destitution pour « incapacité morale » et soupçons de corruption, Castillo avait pris la parole à la télévision nationale pour annoncer la dissolution immédiate du Parlement, la mise en place d’un « gouvernement d’exception », la réforme du système judiciaire et la convocation d’une Assemblée constituante, mais quelques heures plus tard, sans le moindre soutien des forces armées ni de la police, il avait été destitué à la quasi-unanimité (101 voix sur 130) et arrêté sur une avenue de Lima alors qu’il tentait, avec sa famille, de gagner l’ambassade du Mexique.
Le parquet réclamait 34 ans de prison pour rébellion, abus de pouvoir et trouble grave à l’ordre public, mais la Cour suprême a finalement retenu uniquement la conspiration pour rébellion et acquitté Castillo des deux autres chefs, en déduisant de la peine les trois années déjà passées en détention provisoire, tandis que l’ancien président, qui a toujours clamé son innocence, qualifiant son discours de simple « expression d’indignation populaire » et non d’ordre officiel, nie également avoir cherché l’asile politique, affirmant qu’il voulait seulement mettre sa famille à l’abri, et plusieurs de ses anciens collaborateurs ont également été condamnés, dont l’ex-Première ministre Betssy Chávez, l’ex-ministre de l’Intérieur Willy Huerta (peine suspendue) et l’ex-conseiller Aníbal Torres.
La veille, mercredi 26 novembre, un autre tribunal de Lima avait condamné Martín Vizcarra (2018-2020) à 14 ans de prison ferme et neuf ans d’inéligibilité pour avoir accepté des pots-de-vin d’entreprises de BTP lorsqu’il était gouverneur de la région de Moquegua (2011-2014), et Vizcarra, qui avait déjà été destitué en novembre 2020 dans une autre affaire, a dénoncé un procès fondé sur des témoignages d’entrepreneurs « non corroborés » et risque de rejoindre très prochainement la prison de Barbadillo.
Avec ces deux nouvelles condamnations, la petite prison de Barbadillo – conçue à l’origine pour Alberto Fujimori – va bientôt accueillir quatre anciens chefs d’État simultanément : Alejandro Toledo (2001-2006), condamné à 20 ans (extensible à 33 ans en cumulant les peines), Ollanta Humala (2011-2016), en attente de jugement définitif après une condamnation à 15 ans en première instance, Pedro Castillo (2021-2022) pour 11 ans et 5 mois, et Martín Vizcarra (2018-2020), bientôt incarcéré, tandis qu’Alberto Fujimori, libéré pour raisons humanitaires en décembre 2023, est décédé en septembre 2024 et que Pedro Pablo Kuczynski (2016-2018) purge quant à lui une assignation à résidence.
Depuis 2016, le Pérou a connu sept présidents en sept ans, parmi lesquels Kuczynski, Vizcarra, Sagasti (transitoire), Castillo et trois présidents intérimaires ou très courts après la crise de 2022 (dont l’actuelle Dina Boluarte, destituée le mois dernier), et sur ces sept derniers chefs d’État, six ont été mis en cause ou condamnés pour corruption ou atteinte à l’ordre constitutionnel, une hécatombe judiciaire traduisant à la fois la lutte acharnée contre la corruption endémique et la fragilité extrême des institutions péruviennes, prises en étau entre un Congrès souvent accusé de bloquer les réformes et des exécutifs issus de l’extérieur des élites traditionnelles de Lima.
Pour Pedro Castillo, symbole d’une gauche rurale longtemps marginalisée, cette condamnation referme – pour l’instant – un chapitre brûlant de l’histoire récente du pays, et tandis que ses partisans y voient une « persécution politique », ses adversaires y voient la preuve que personne n’est au-dessus des lois, pas même un président, et dans les deux cas, le Pérou continue de payer le prix d’une démocratie en crise permanente.



























