Carney à Pékin : le Canada contraint de regarder vers la Chine sous la pression de l’« Amérique d’abord » de Trump
Pour la première fois depuis près d’une décennie, un Premier ministre canadien foule le sol chinois. Lorsque l’avion de Mark Carney atterrit à Pékin cette semaine, il ne s’agit pas d’un simple geste diplomatique, mais d’un tournant stratégique imposé par un bouleversement profond de l’ordre commercial mondial. La politique protectionniste agressive de Donald Trump, résumée par le slogan « L’Amérique d’abord », pousse Ottawa à revoir en urgence les fondements de sa dépendance économique vis-à-vis des États-Unis.
Ironie du calendrier, quelques mois plus tôt, en pleine campagne électorale, Carney qualifiait la Chine de « plus grand risque géopolitique » pour le Canada, pointant les soupçons d’ingérence électorale et les ambitions chinoises dans l’Arctique. Aujourd’hui, le même dirigeant tente d’instaurer une relation « stable » avec Pékin, conscient que l’isolement commercial n’est plus une option viable pour une économie largement tournée vers l’exportation.
Depuis des décennies, les États-Unis absorbent près des trois quarts des exportations canadiennes. Mais la guerre commerciale déclenchée par Washington, marquée par des tarifs punitifs et une remise en cause des accords traditionnels, a brutalement révélé la vulnérabilité structurelle du Canada. Dans ce contexte, la Chine – qui ne représente aujourd’hui qu’environ 4 % des exportations canadiennes – redevient un partenaire incontournable, malgré une relation profondément abîmée.
Les cicatrices diplomatiques sont encore vives. L’arrestation en 2018 de Michael Kovrig et Michael Spavor, détenus pendant plus de mille jours en représailles à l’affaire Meng Wanzhou, a durablement empoisonné les relations bilatérales et enterré toute perspective d’accord de libre-échange. À cela s’ajoutent les représailles économiques chinoises contre le canola canadien après l’alignement d’Ottawa sur les droits de douane américains visant les véhicules électriques chinois.
La visite de Carney s’inscrit dans une « danse diplomatique prudente », selon plusieurs analystes. D’un côté, Pékin cherche à apparaître comme un acteur prévisible et rationnel face à une Amérique perçue comme erratique. De l’autre, Ottawa tente de diversifier ses débouchés sans renoncer à ses principes, notamment en matière de droits humains et de souveraineté.
Les discussions devraient porter sur l’énergie, l’agriculture et certaines matières premières, secteurs où les intérêts convergent et les risques stratégiques sont jugés plus limités. En revanche, Ottawa avance avec une extrême prudence sur les technologies sensibles, l’intelligence artificielle, les minéraux critiques et les énergies propres, domaines où l’expérience passée a montré que les entreprises canadiennes sortaient souvent perdantes, dépouillées de leur savoir-faire.
Pour Mark Carney, l’enjeu dépasse la simple signature d’accords commerciaux. Il s’agit de démontrer que le Canada peut exister économiquement en dehors de l’ombre américaine, sans tomber dans une dépendance nouvelle et tout aussi dangereuse vis-à-vis de la Chine.
