France : quand l’Algérie devient une crise nationale, les candidats à l’Élysée rivalisent de propositions radicales

France : quand l’Algérie devient une crise nationale, les candidats à l’Élysée rivalisent de propositions radicales

À l’approche de l’élection présidentielle de 2027, la question algérienne s’impose progressivement comme l’un des axes majeurs du débat politique français. Autrefois circonscrite aux tensions diplomatiques entre Paris et Alger, elle investit désormais les programmes, les stratégies de communication et les affrontements entre candidats, en particulier à droite et à l’extrême droite.

Immigration, insécurité, chômage, endettement public, crise des services publics ou tensions sociales : une série de difficultés profondes tend à être rattachée, directement ou indirectement, à la relation avec l’Algérie. Cette focalisation interroge. Elle donne en effet l’impression qu’une partie de la classe politique française cherche dans le dossier algérien une explication commode à des problèmes dont les causes sont, pour l’essentiel, internes.

Le phénomène dépasse largement les habituelles frictions diplomatiques. L’Algérie n’est plus seulement un partenaire difficile avec lequel la France entretient des relations complexes : elle devient une variable de politique intérieure, un terrain de mobilisation électorale et un révélateur des lignes de fracture du débat national.

L’accord franco-algérien de 1968, les conditions de séjour et de travail des ressortissants algériens, les expulsions, la délivrance des visas ou encore la coopération consulaire occupent une place croissante dans les discours politiques. À mesure que l’échéance présidentielle se rapproche, la relation avec Alger se transforme en enjeu de campagne, autour duquel s’élaborent des promesses de fermeté, des projets de révision des accords bilatéraux et des stratégies de conquête du pouvoir.

L’offensive autour de l’accord de 1968 illustre cette évolution. Plusieurs responsables de droite réclament sa dénonciation ou sa révision, estimant que le régime particulier dont bénéficient les ressortissants algériens en matière de séjour et de travail doit être supprimé. Édouard Philippe s’est inscrit dans cette dynamique en prenant position sur ce dossier, contribuant à faire de la relation franco-algérienne un sujet de débat présidentiel.

Derrière ces propositions se dessine une compétition plus vaste : celle de la capacité des candidats à imposer leurs priorités dans une société traversée par l’inquiétude économique, sociale et identitaire. L’immigration et la sécurité offrent un terrain de confrontation immédiat et symboliquement puissant. Les questions de dette, de fiscalité, de pouvoir d’achat ou de financement des services publics exigent, elles, des choix plus complexes et plus coûteux politiquement.
L’historien Benjamin Stora figure parmi les voix qui contestent cette dérive. Dans un entretien accordé au quotidien El Chaâb, en marge du Salon international du livre d’Alger, il a dénoncé la manière dont certaines chaînes de télévision françaises traitent l’Algérie, devenue selon lui un bouc émissaire auquel seraient imputés le chômage, l’insécurité, le coût de la vie ou les difficultés de l’éducation.
Pour Stora, certains discours médiatiques reproduisent des représentations héritées de la période coloniale : hiérarchie implicite entre les populations, difficulté persistante à reconnaître aux Algériens les mêmes droits qu’aux autres citoyens, et tendance à associer l’Algérie aux manifestations du 17 octobre 2026 ou à des stéréotypes négatifs sur l’islam.

Ségolène Royal partage une partie de ces critiques. Dans une vidéo publiée sur X, elle a visé les déclarations d’Édouard Philippe concernant les pillages survenus lors des manifestations du 17 octobre, notamment l’association établie entre la présence de jeunes Français issus de l’immigration et les actes de vandalisme.

Elle y voit une dérive consistant à déplacer le débat des revendications sociales vers les origines des manifestants. Évoquant les violences du mouvement des Gilets jaunes, elle a rappelé que plus de quinze personnes avaient perdu la vie en neuf mois de mobilisation, et dénoncé des discours qui, selon elle, détournent l’attention des responsabilités des autorités françaises.
Royal a également mis en garde contre la progression des discours racistes et la complaisance qu’elle attribue à certains responsables politiques à l’égard de l’extrême droite. Dès septembre, elle avait employé le terme d’« algéropathie » pour désigner l’utilisation de l’hostilité envers l’Algérie comme instrument électoral.
Pour elle, les questions algériennes et migratoires sont régulièrement mobilisées pour occulter des urgences plus pressantes : l’endettement, la hausse des prix, le recul du niveau scolaire ou les difficultés du système de santé. Elle a aussi averti que la dégradation des relations bilatérales pourrait pénaliser les intérêts économiques et commerciaux français, en incitant institutions et opérateurs algériens à se tourner vers d’autres partenaires.

L’intervention de Benjamin Stora touche également à une question que les responsables politiques français ne peuvent indéfiniment éluder : celle de la mémoire coloniale. Selon lui, de simples excuses officielles ne suffiraient pas à apaiser les différends historiques.

Il réclame l’ouverture des archives relatives aux essais nucléaires et aux opérations chimiques françaises, la clarification du sort des disparus, ainsi que la restitution de biens historiques algériens, notamment le canon Baba Merzoug et des pièces liées à l’émir Abdelkader.

Cette dimension mémorielle demeure pourtant souvent reléguée au second plan, derrière les polémiques migratoires et les déclarations de fermeté à l’égard d’Alger. Ce contraste nourrit la critique de ceux qui estiment que la relation bilatérale est constamment ramenée aux exigences françaises, tandis que les revendications algériennes restent sans réponse.

Personne ne saurait toutefois nier le rôle d’Alger dans la dégradation des relations bilatérales. Les choix de ses autorités, leur gestion des dossiers consulaires et migratoires, ainsi que les blocages persistants dans la coopération entre les deux pays participent aussi à l’accumulation des tensions.
La gestion du retour des ressortissants algériens en situation irrégulière, la délivrance des documents consulaires, l’identification des personnes concernées et la coopération sur les questions migratoires demeurent des dossiers sensibles. Sur chacun d’eux, les divergences entre Paris et Alger peuvent rapidement se muer en crise diplomatique.

À cela s’ajoutent les postures politiques, les déclarations officielles et les décisions prises de part et d’autre, qui entretiennent un climat de méfiance. Chaque désaccord devient alors plus difficile à résoudre, tandis que l’Algérie risque de s’installer durablement dans le débat présidentiel français — non plus comme un partenaire à comprendre, mais comme un adversaire à affronter.

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